Elsa OSORIO,
Tango

Traduit de l’espagnol par Jean Marie Saint Lu
Titre original : Cielo de Tango,  ed. Siruela, 2006.
Métailié, 2007
ISBN 2864245964

Une invitation dans le monde du tango

Le premier chapitre s’ouvre sur la piste de danse du Latina, un célèbre lieu de danse parisien des années 2000 où Ana exécute un tango parfait. Cette jeune femme est une sociologue à la recherche de l’histoire de ses ancêtres argentins. Elle rencontre Luis, un cinéaste originaire du même pays. Ensemble ils découvrent qu’ils ont des origines communes et décident d’écrire un film sur le tango.

Le récit va ensuite alterner entre des épisodes de la vie des ancêtres d’Ana et Luis et la situation présente. On découvrira que les familles de ces deux personnages partageront un destin commun.

Le tango comme une écriture du désir et du mélange des destinées

Le deuxième chapitre se situe à la fin du XIXe siècle avec les personnages d’Hernán Lasalle, propriétaire terrien (arrière-grand-père d’Ana) et d’Asunción, fille de la gouvernante de la famille Lasalle (arrière-grand-mère de Luis).

Le roman raconte la vie quotidienne de ces personnages et de leurs descendants, mais également leurs conflits, leurs amours, leurs passions, leurs luttes sociales et politiques. Cette saga familiale prend naissance à Buenos Aires et évoque la situation de la nation argentine depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1930.

« Ta famille et la mienne, les deux extrémités de l’échelle sociale, dansant un tango de plus d’un siècle, avec ses figures et ses styles, ses cortes et ses quebradas, ses invitaciones et ses desplantes » (p. 97)

s’exclame le personnage d’Ana à Luis en évoquant le projet de leur film.

Le récit est ponctué par les commentaires des ancêtres décédés résidant dans le paradis nommé « Tango » (paradis réservé à ceux ayant vécu le tango). Ce procédé littéraire est appelé prosopopée. Les ancêtres interviennent à des moments précis pour interroger le lecteur sur l’histoire qui est en train de se dérouler :

« Hernán ! Asunción ! (Excitée, Carlota crie dans son ciel de Tango.) Juan, Mercedes, Rosa, venez tous, regardez là-bas, au Latina. Les arrière-petits-enfants de Hernán et Asunción qui dansent ensemble. N’est-ce pas incroyable ? » (p. 19)

Dans une entrevue avec Encres vagabondes en 2007, l’auteur explique sa démarche par cette phrase :

« Faire parler les morts est un motif propre à la littérature fantastique – les tout premiers textes que j’ai écrits appartenaient à ce registre, je me suis ensuite intéressée davantage à l’Histoire, à la mémoire collective ».

Les ancêtres d’Ana et Luis, passionnés de tango, sont reliés entre eux par le dieu du Tango personnifié et parfois entremetteur qui s’intercale dans le récit :

« Ces débats t’assommaient, tout cela était si loin de la Tero, de la Joaquina et de la Ñata, mais chacun pouvait me vivre comme il le voulait, je n’étais peut-être pas la même danse que dans ces maisons canailles où je suis né, mais il y a toujours un homme face à une femme et moi qui les mêle dans le désir » (p. 251)

 

Elsa Osorio tente d’insuffler à ses personnages des liens étroits entre le désir amoureux et la danse. Son écriture musicale et poétique témoigne de ce rapprochement : « Faire l’amour avec lui fut aussi naturel que de faire des ochos » (p. 133), pense Carlota, satisfaite de sa première nuit avec son amant. Cependant, certains couples vivent leur relation maladroitement, et cela cause une grande déception chez le personnage qui incarne le dieu du Tango. Par exemple, lorsque Hernán et Asunción improvisent un tango, la première figure de danse commence par une étreinte, puis se métamorphose en un élan de désir. Asunción devient agressive, et leur relation se termine mal. L’étreinte vécue est ainsi comparée à un venin d’insecte :

« l’aiguillon de la guêpe qui se plantait, qui t’injectait un venin indigne qui gâche tout. Asuncion bondit, se défit des mains d’Hernán comme si elles brûlaient : laisse-moi, laisse-moi. »

La scène est perçue par le lecteur comme une joute animale entre les personnages qui rappelle certains aspects brutaux de la danse du tango. Le dieu du Tango achève la dispute par la phrase :

« Tu me rendis furieux Asunción. J’aurais sauté de ces disques et je me serais brisé en mille morceaux rien que pour te montrer ton erreur. » (p. 198)

Le tango et l’anarchisme au cœur de l’Histoire de l’Argentine

Si la quête des origines est le fil rouge du livre, il n’en est pas seulement le sujet principal. L’auteur entreprend également une réflexion sur un examen du passé politique de l’Argentine.

Née à Buenos Aires en 1952, Elsa Osorio est scénariste, écrivain mais aussi activiste. Traduite dans le monde entier, ses inspirations engagées vont ressortir à travers ses œuvres. Elle a été lauréate du prix Amnesty International pour Luz ou le temps sauvage, un roman qui relate l’épisode de la dictature argentine. Elle développe particulièrement des romans qui s’inspirent de la vie de femmes, anarchistes, argentines comme la vie de Mika dans La Capitana (Métailié, 2012).

Dans Tango, Rosa, fait le choix de se révolter contre les conditions de travail pratiquées dans son usine, et va s’émanciper parallèlement à travers des luttes anarchistes. Exilée en Espagne pendant quelques années, elle finit par quitter ses camarades de la CNT afin de devenir chanteuse.

« Elle aurait pu leur dire la raison pour laquelle elle avait dû fuir l’Argentine, mais elle préféra les encourager dans leurs rêves, comme leurs applaudissements et leurs bravos l’encouragèrent à suivre sans plus tarder sa voie » (p. 320).

L’auteur transforme ce qui pourrait n’être que des biographies en littérature : « Tous les événements historiques auxquels je fais référence dans le roman sont réels. […] Quant à Rosa, la chanteuse, elle n’est pas un personnage historique mais une synthèse des premières chanteuses de tango », ajoute-t-elle dans l’entrevue avec Encres vagabondes en 2007.

Ecrit à l’origine en 2006, sous le titre Cielo de tango, ce roman donne envie de tomber amoureux du tango grâce à des intrigues passionnées et offre une approche bien documentée sur l’histoire de l’Argentine. La lecture de la première partie est peut-être un peu déroutante, mais les trois autres parties parviennent finalement à nous inviter dans le monde du tango.

C.C., AS,  Bibliothèques-Médiathèques,  2017-2018

Biographie de l’auteur :

Nationalité : Argentine
Née à : Bueno Aires , 1953
Elle a publié Ritos privados (Losada), Reina Mugre (Punto Sur), Beatriz Guido, Mentir la verdad, Cómo tenerlo todo (Planeta), Las malas lenguas (GEL), A veinte años, Luz (Alba,Mondadori / Planeta), Luz ou le temps sauvage (Métailié), Cielo de Tango (Planeta. Siruela), Tango (Métailié).

Sources :
Elsa Osorio. Disponible sur : elsaosorio
Editions Métailié. Disponible sur : editions-metailie
Le tango comme un roman et la danse comme la vie avec Elsa Osorio
Encres vagabondes, 2007 [consulté le 12/11/2017]. Disponible sur : encresvagabondes
Brève histoire du tango — I : Les origines, Editions Noël Blandin, 2002 [consulté le 01/11/2017]. Disponible sur : tango-tango

Bibliographie
Luz ou le temps sauvage, Métailié, 2000. Prix national de littérature 2002 en Argentine – Prix Amnesty international.
Sept nuits d’insomnie, Métailié2010.
La Capitana, Métailié, 2012. Prix des lecteurs de la Librairie Nouvelle.