Littérature américaine

Karen RUSSELL, Des Vampires dans la citronneraie

Karen RUSSELL,
Des Vampires dans la citronneraie

Traduit de l’anglais (américain) par Valérie Malfoy .
Titre original : Vampires in the lemon grove, éd. Vintage, 2014.
Ed. Albin Michel, 2017

collection « Terres d’Amérique »
ISBN 2-226-39643-3

Aux confins du réel

Karen Russell, nouvelliste et romancière américaine, a l’art d’intriguer dès le titre de ses œuvres. Trois ans après le recueil Foyer Sainte-Lucie pour jeunes filles élevées par les loups, Albin Michel a publié Des Vampires dans la citronneraie. Huit nouvelles au cours desquelles l’auteur démontre à nouveau son talent dans son genre de prédilection, le fantastique contemporain, qui n’a rien de simpliste.  A la sortie du livre aux Etats-Unis, le New York Times a cité Stephen King comme source d’inspiration majeure de l’auteure1. Ils ont en commun de faire surgir l’étrange dans des contextes bien réels, avec un fort ancrage social. Et si Des Vampires dans la citronneraie  est paru dans la collection « Terres d’Amérique », Karen Russell ne se pose aucune limite spatiale ou temporelle. On voyage du Japon du XIXe siècle au Wisconsin contemporain, en passant par l’Italie du XXe.

Quelle que soit l’époque, on suit toujours le parcours de personnages qui se cherchent une place. Un élément fantastique vient, insidieusement, presque en silence, chambouler leur existence, et leur donnera peut-être l’opportunité de changer de vie. Un adolescent mal dans sa peau découvre que des mouettes volent des objets aux gens et modifient leur destin. Un autre découvre un étrange épouvantail attaché à un arbre. Une masseuse acquiert la capacité de modifier les souvenirs de ses patients. Mais il n’est pas si simple d’échapper à la réalité.

C’est une illusion de croire qu’il y a un autre paradis derrière l’écran des nuages, murmure-t-il à l’herbe, se penchant en avant pour arracher une racine d’un jaune magnifique. C’est bien le problème. C’est ce qui nous empêche de nous libérer de nos sensations animales. 

peut-on lire dans la nouvelle « La Grange à la fin de notre mandat ».

Karen Russell enveloppe ses récits d’une aura de mystère, ne s’attarde jamais en explications et ne dénoue pas totalement ses intrigues. Ce qui pourrait se révéler frustrant, mais permet en réalité de laisser intact ce voile d’étrangeté que l’auteur jette sur ses histoires. Elle s’exprime aussi entre les lignes, tant l’implicite se révèle important dans certaines nouvelles, en particulier celle qui donne son titre au recueil. Alors que « Des Vampires dans la citronneraie » ouvre le livre, elle est sans doute la plus floue, la plus incertaine de toutes les nouvelles, ce qui peut déstabiliser le lecteur. Chacune des histoires laisse une impression déroutante d’avoir été à la fois un moment de lecture plaisant et déplaisant. Karen Russell est poétique et dérangeante dans les détails, pouvant passer de l’un à l’autre en quelques lignes. Si elle sait rester concrète, elle manie la comparaison et la métaphore avec style et les utilise de manière récurrente. « Sa voix est très belle, comme du gravier qu’on écrase », fait-elle dire à l’un de ses personnages vampiriques.

Points de rupture

Sous un style d’apparence très accessible, Karen Russell construit des personnages à la psychologie complexe, nuancée, en perpétuel questionnement. Elle déplie une véritable fresque des vices humains. Ses personnages sont tantôt jaloux, insatisfaits, cupides, jusqu’au point de non-retour. On notera particulièrement la noirceur de « La Fenêtre de la Hox River », qui a remporté en 2012 le National Magazine Award for fiction. Et tout à coup lui succèdent au sein du recueil deux nouvelles en rupture avec les autres, totalement loufoques. Les anciens présidents des Etats-Unis se retrouvent réincarnés en chevaux dans « La Grange à la fin de notre mandat ». Et des voyageurs se rendent au Pôle Sud pour assister à l’affrontement inégal entre les krills et les baleines dans « Règles à respecter pour soutenir son équipe dans l’Antarctique » : « Soutenir son équipe dans l’Antarctique, c’est du sérieux. Notre ambition est, ni plus ni moins, d’inverser l’ordre naturel. Nous voulons que les krills battent les baleines. » La capacité de Karen Russell à surprendre et interpeller semble sans limites.

Ses nouvelles sont des mélanges de lumières et de ténèbres, de réel et de surréel, dans la veine de son précédent recueil paru en France. On sourit dans des moments terribles, on tremble dans un calme apparent. « J’en suis arrivée à un point où le mot « genre » me donne la chair de poule. Comme si quelqu’un s’approchait de vous et essayait de vous conduire dans une cabine étroite », confiait l’auteure en 20132. Et c’est précisément parce qu’elle ne rentre parfaitement dans aucune catégorie que l’œuvre de Karen Russell se détache. Elle laisse le lecteur dans l’incertitude et l’embarque dans un voyage au bout de son imagination. Chaque nouvelle est un tableau projeté dans l’esprit du lecteur, dont l’impression perdure. On repense à ce vampire, autrefois sanguinaire, et qui ne ressemble plus qu’à un vieillard ordinaire. Assis sur un banc, il mord dans un citron. Toute la richesse et la beauté de ce recueil tient à ses contrastes.

Cyrielle Jardin, Année Spéciale Edition-Librairie, 2017-2018

Sources
Extrait de l’article du New York Times du 7 février 2013, « The New Uncanny ; Vampires in the lemon grove » par Joy Williams
Extrait de l’interview du New York Times du 17 février 2013, « Karen Russell : By the book »

Biographie de l’auteur :

Nationalité : États-Unis
Née à : Miami, Floride , le 10/07/1981
En 2009, elle a été nominé pour National Book Foundation « 5 Under 35 » pour son premier recueil de nouvelles « Foyer Sainte-Lucie pour jeunes filles élevées par les loups » (St. Lucy’s Home for Girls Raised by Wolves).

Bibliographie non exhaustive de l’auteur
Swamplandia, éditions Albin Michel, 2012 (Swamplandia!, 2011).
Foyer Sainte-Lucie pour jeunes filles élevées par les loups, éditions Albin Michel, 2014. (St. Lucy’s Home for Girls Raised by Wolves, 2007).

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