Littérature grecque

Chrìstos IKONÒMOU, Ça va aller, tu vas voir

Chrìstos IKONÒMOU

Ça va aller, tu vas voir

Traduit du grec par  Michel Volkovitch
Titre original  : Káti tha gínei, tha deis, éd. Polis, 2011
Quidam éditeur, 2016
ISBN 2-915018-98-1
 

Le pire au Pirée

Dans son recueil brillant de seize nouvelles, traduit en plusieurs langues, récompensé par le Prix d’État pour la nouvelle en Grèce et encensé par la critique, l’écrivain et journaliste grec Chrìstos Ikonòmou (né en 1970) rend hommage à son peuple meurtri et combattif face aux plans d’austérité imposés par l’Europe.

« C’est bizarre d’être pauvre, a dit Pètros, c’est comme si tu étais un de ces pingouins qu’on montre à la télé qui voient les glaces fondre autour d’eux et qui savent pas où s’accrocher » (p.195). La pauvreté : tel est le thème central de ce livre incisif et intense. Depuis que la crise économique a frappé de plein fouet la Grèce en 2009, elle s’est sournoisement immiscée dans le quotidien des habitants des quartiers populaires du Pirée, le port mythique d’Athènes. Elle revêt différents visages – allant du licenciement au chômage, de l’insécurité à la faim, de l’expulsion à la maladie.

Ceux qui sont encore épargnés par l’indigence vivent dans la peur d’en être les prochaines victimes, ne plus pouvoir régler leurs factures et sombrer à leur tour dans le désespoir. Les travailleurs sont prêts à tous les sacrifices pour satisfaire les désirs de leur supérieur hiérarchique. A l’instar de ce salarié qui accepte de garder un chien-loup agressif pendant l’été: « Il ne veut pas perdre son boulot. Quand Alamànos lui a parlé de la maison, il a dit oui sans discuter. Il est bon de bien s’entendre avec son patron » (p.163). Fébriles, ces ouvriers menacés guettent chaque mois leur paye. Hélas, son versement devient de plus en plus aléatoire.

« Comme les vertèbres d’une même colonne vertébrale brisée. Les personnages d’Ikonòmou, aux prises avec une réalité en ruines et des rêves déçus, sont Les Misérables de notre temps »

note Arkhondi Kòrka sur le site de l’éditeur. Sans doute est-ce en référence à ce père licencié qui n’est même plus en mesure de nourrir son enfant affamé. Impuissant, il en vient à regretter qu’il ne neige pas pour que son fils puisse manger des glaçons et ainsi tromper sa faim.

Dans ce contexte, être malade est un vrai chemin de croix. Pour consulter un médecin, il est nécessaire de camper toute la nuit devant la Sécurité Sociale. Plusieurs personnages verront d’ailleurs leurs proches mourir car ils n’auront pas eu les moyens de payer leurs frais médicaux. L’un d’eux raconte à propos de sa femme décédée d’un cancer : « On serait allés en Allemagne on la sauvait. Tu te souviens c’est ce que l’oncologue disait. Prends cent mille euros et allez en Allemagne. Cent mille euros. Il en parlait comme si c’était des drachmes l’inconscient. Les banques, elles, n’ont pas compris » (p.172).

La violence psychologique et matérielle que l’on fait subir aux protagonistes s’accompagne souvent d’une violence physique. Il est dès lors question de tentative de suicide, de bagarre, de viol, d’électrocution voire d’homicide.

Le décor contribue à créer une atmosphère déprimante. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il gèle ou que la canicule s’abatte sur la Grèce, le temps se teinte toujours d’une connotation négative. Dans sa postface, le traducteur Michel Volkovitch parle d’un « climat détraqué à l’image d’un pays lui-même détraqué »  (p.215). De même, les fêtes religieuses annuelles n’ont plus rien de festif ni de réjouissant. Le Lundi de Pâques est aussi triste qu’un Vendredi Saint et les décorations de Noël ne servent qu’à accentuer davantage la misère ambiante comme si les Grecs avaient été abandonnés par leurs dieux.

Le style de Christos Ikonòmou, oral et marqué par de multiples répétitions, souligne également le désarroi des personnages qui tournent en rond. A juste titre, le traducteur de la version française du recueil observe :

« On dit que ça va aller mais pour l’instant ça ne va pas, ça n’avance pas, la phrase piétine, titube comme la vie de ces gens-là ou peut-être elle insiste comme l’espoir » (p. 217).

Ces femmes et ces hommes tentent de tenir bon malgré tout. Chacun résiste à sa façon, même quand cela est vain. A travers le tag d’un petit soldat de plomb amputé d’une jambe. A travers une manifestation silencieuse avec une pancarte vide. En faisant le guet dans son quartier pour ne pas qu’on l’attaque. Grâce à l’amour, à l’amitié, à la chaleur humaine et à la solidarité, ces êtres éprouvés aperçoivent une lueur au bout du tunnel. Ils se remettent alors à rire, à espérer, à rêver et à croire.

« Je n’ai peur de rien, a dit Lena. Elle l’a regardé dans les yeux. Ni pour le boulot ni pour l’argent. De rien. Même pas de la maladie. C’est vrai. J’ai la foi en moi. Je crois en Jésus-Christ. Je crois en nous » (p.141).

L’exil se dessine pourtant comme la seule issue possible, la seule voie vers un avenir meilleur. L’image du port avec ses bateaux qui s’éloignent est d’ailleurs récurrente. Expulsés, Nìki et Àris, que l’on retrouve dans deux nouvelles, n’ont pas d’autre choix que de partir pour la Bulgarie. En dépit de la perte de leur maison, ils essayent de rester soudés et optimistes : « Chuckwalla. Qu’est-ce que c’est ? Du bulgare. Ça veut dire l’amour porte-bonheur » (p.210). Comme une continuité de cette œuvre, le recueil que Chrìstos Ikonòmou a publié en avril 2017, Le Salut viendra de la mer, relate justement la nouvelle vie de Grecs qui ont pris la décision d’émigrer au risque, hélas, de déchanter.

Ecrit dans une prose impeccable, ce récit actuel, engagé et poétique, oscillant entre noirceur et lumière, n’a de cesse de nous émouvoir et de nous captiver.

Estelle Busquet, AS Bibliothèques-Médiathèques, 2017-2018

Biographie de l’auteur :

Nationalité : Grèce
Né à : Athènes , 1970
Journaliste, traducteur de l’anglais et auteur de trois recueils de nouvelles traduites en plusieurs langues. Ça va aller, tu vas voir a reçu le Prix d’État pour la nouvelle et a été traduit en italien, en allemand, en espagnol et en anglais (USA).

Bibliographie non exhaustive de l’auteur :

Ça va aller, tu vas voir, Quidam éditeur, 2016.
Le Salut viendra de la mer, Quidam éditeur, 2017.

 

 

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