Henry BAUCHAU
Les Vallées du bonheur profond

Actes Sud, 1999
Collection Babel,

ISBN 978-2-7609-2056-9

Un voyage psychanalytique aux côtés d’Oedipe et Antigone

Depuis l’écriture des pièces grecques qui leur ont donné naissance, il y a plus de 2400 ans de cela, les personnages de la tragédie œdipienne n’ont de cesse de fasciner les écrivains. D’abord mises en forme, d’après la mythologie grecque, par Sophocle, en une série de pièces tragiques et consacrées en chef-d’œuvre absolu, elles furent ensuite appropriées, relues, puis réécrites par de nombreux auteurs, impatients d’offrir leur version du drame. Ainsi, Racine, Corneille, Voltaire, tous seront inspirés par le fils parricide et la mère incestueuse, par ce roi condamné à la naissance pour un crime pas encore commis… Dès la fin du XIXème siècle, le mythe trouve une résonance toute nouvelle dans les travaux balbutiants des psychanalystes. En 1900, Freud publie L’Interprétation du rêve : c’est l’avènement du complexe d’Oedipe. A nouveau, les écrivains s’en emparent. Cocteau, d’abord, puis Anouilh, sous l’occupation allemande, donnent une nouvelle vie à l’œuvre. Enfin, dans les années 1990, c’est au tour d’Henry Bauchau, écrivain et psychanalyste belge, d’entamer son cycle mythologique en une série de romans et nouvelles dont Les Vallées du bonheur profond font partie.

Les Vallées du bonheur profond est un recueil composé d’une série de 5 nouvelles, toutes écrites entre 1990 et 1995, soit la période du cycle mythologique de l’auteur, d’Oedipe sur la route à Antigone, en passant par Diotime et les lions. Mais bien qu’elles en reprennent les personnages et l’intrigue et puissent alors être interprétées comme des chapitres cachés, des actes supplémentaires, intercalés entre ses romans dont Bauchau aurait gratifié son lecteur assidu, ce recueil représente néanmoins un parcours littéraire à lui tout seul. L’auteur y aborde des thèmes qui resteront centraux à la fois dans son processus d’écriture et dans son cheminement psychanalytique : la folie, la quête de soi, le destin, le bonheur, la résistance et, enfin, la création, dans tout ce qu’elle a de violent et de libérateur.

Dans « L’Arbre fou », Antigone et son père-frère, Oedipe, sont face à leurs démons et laissent libre cours, dans une cérémonie créatrice prodigieuse et impulsive, à la souffrance qu’une vie de violence, de trahison et d’injustice leur a imposée. Vient pour eux alors l’heure du renouveau, et, pour un court instant, de la paix de l’âme. « C’est insupportable et c’est beau. C’est la vie. » (p.17), lance Antigone face à l’œuvre torturée d’Oedipe. Ce thème de la brutalité de l’existence, et malgré tout de son ineffable beauté, transparaîtra tout au long du recueil.

Cette dualité, ici chez Bauchau, mais il en est de même chez Sophocle ou Anouilh, prendra la forme d’une résistance. Une résistance des hommes à la cruauté de leur vie ainsi qu’à des forces qui les dépassent, mais aussi une résistance à la haine. Une valeur chère à l’écrivain qui lui-même avait rejoint la Résistance en 1940. Et c’est Antigone qui, dans « Le Cri », en deviendra la principale incarnation. Elle, qui, après s’être dévouée tout entière à Oedipe pendant dix ans, revient à Thèbes dans un ultime acte d’amour et de protestation, cette fois en réponse au double-meurtre assuré de ses frères, Polynice et Etéocle. Et c’est dans une scène déchirante, pleine d’espoir et de colère, qu’elle lance le cri pour lequel elle semble être destinée, animée d’une force vitale dont seuls sont capables ceux qui, comme elle, s’opposent à l’intolérable.

« C’est le cri vers la lumière de ceux qui sont nés d’elle et pour elle, mais qui en ont été indéfiniment exilés.» (p.58).

La deuxième nouvelle, intitulée « Les Vallées du bonheur profond », est comme une douce métaphore de la lecture de cet ouvrage. Une parenthèse dans la route d’Antigone, et dans la nôtre, comme échappée du temps qui passe, avant de retrouver son destin. Tout comme Antigone dans les vallées, on accepte de se laisser bercer, pour un temps, par la lumineuse simplicité d’une écriture de laquelle Henry Bauchau a élagué tout élément superflu. Au détour d’une page, on s’arrête, et on prend le temps. « Du temps pour quoi ? […] – Pour sentir qu’on a le temps » (p.27) Relire ce recueil, ce sera alors retrouver avec émotion cette joie d’apprendre à se connaître, à l’instar d’Antigone, lentement. « Pas si vite, […] prends le temps, car si c’est lui qui te domine, tu ne découvriras rien dans nos vallées. » (p.23) Puis accepter d’avancer, et attraper, comme elle, le bâton de marche d’Oedipe, et reprendre avec une joie paradoxale la route vers notre destin.

Car c’est de nous dont parle le psychanalyste à travers ses nouvelles, de nous et de lui-même. De l’incessante quête de l’homme vers son avenir et vers la connaissance de soi, de sa résistance face à sa cruelle condition, et de la création salvatrice qui peut l’en libérer. Dans « L’Enfant de Salamine », Bauchau laisse la parole à Sophocle, l’auteur originel, dans un monologue conçu comme un écho à sa propre voix. Il raconte alors Antigone et Oedipe, leur chemin jusqu’à lui, et jusqu’à nous, la violence de leur existence et leur nécessité d’être, dans une société où il est si facile de se perdre, et si dur de se retrouver. Et à travers ses mots, horribles et beaux, simples et violents, mais toujours teintés d’espoir et d’amour, il nous enjoint, nous aussi, d’entamer ce voyage vers nous-même, à les rejoindre, lui, Oedipe, et Antigone :

« Malgré le tumulte du temps, n’ayons pas peur d’écouter : le cri d’Antigone est encore parmi nous. » (p.61).

Léonie Jeanjean, AS Bibliothèques-Médiathèques, 2017-2018

Sources :
Site de l’éditeur : http://www.actes-sud.fr/ [consulté le 21/09/2017]
Fonds Henry Bauchau dépendant de la Faculté de philosophie et lettres de l’Université catholique de Louvain : http://bauchau.fltr.ucl.ac.be/ [consulté le 21/09/2017]

Biographie de l’auteur :

bauchau  Nationalité : Belge
Né à Malines en 1913
Décédé en 2012, Henry Bauchau était un enseignant et psychanalyste belge. Dès la fin des années 1950, il s’intéresse à l’écriture et publie recueils de poèmes et romans. En 1990 il entame son cycle mythologique avec Œdipe sur la route, récit initiatique mêlant littérature, philosophie, psychanalyse et mythologie.

Bibliographie sélective de l’auteur :
Géologie, poésie, ed. Gallimard, 1958 – Prix Max-Jacob
Gengis Khan, théâtre, ed. Actes Sud-Papiers, 1989
Œdipe sur la route, ed. Actes Sud, Babel, 1990 – Prix triennal du roman
Antigone, ed. Actes Sud, Babel, 1997 – Prix Victor-Rossel