Guadalupe NETTEL,
La Vie de couple des poissons rouges

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Delphine Valentin
Titre original : El matrimonio de los peces rojos, ed. Páginas de Espuma, 2013.
Buchet Chastel, 2015.
ISBN 978-2-283-02842-1

Langue au chat

« En général, on apprend beaucoup des animaux avec lesquels on vit, même les poissons. Ils sont comme le miroir qui reflète les émotions et les comportements latents que nous n’osons pas voir. » (p. 11)

C’est ce que note l’une des narratrices de La Vie de couple des poissons rouges en réalisant que l’hostilité ambiante qui règne dans le bocal de son salon, entre le mâle et la femelle à nageoires, fait écho à la crise conjugale qu’elle traverse avec son mari, alors même qu’elle est enceinte de leur premier enfant.

Dans les cinq divines nouvelles de son recueil, récompensé par le Premio International de Narrativa Breve Ribera del Duero, l’auteure mexicaine et docteure en sciences du langage Guadalupe Nettel traite de thèmes universels tels que le couple, la maternité et les relations familiales à travers un subtil jeu de métaphores bestiales. De Paris à Mexico, les personnages affrontent les épreuves de l’existence en voyant dans leurs animaux de compagnie ou dans les parasites qui les entourent un symbole de leur intériorité, de leur situation. Telle est l’originalité de cette œuvre.

Ainsi, la protagoniste de la nouvelle « Féline », victime d’une fausse couche, s’étonne de l’empathie de sa chatte qui a mis bas près d’elle pendant qu’elle dormait comme pour lui offrir un accouchement compensatoire : « Au réveil, je sentis une sorte d’agitation sous les draps et découvris que [les chatons] étaient nés, non pas dans le tiroir que je leur avais préparé avec tant de soin, mais sur mon propre lit, entre mes jambes. J’en fus profondément impressionnée » (p.77).

De même, un homme adultère épris d’une chinoise se procure un reptile asiatique, qui lui rappelle à la fois son coup de foudre et son malheur et pense : « Ça a été une émotion létale et instantanée, comme la morsure d’un serpent » (p.120). Il ajoute : « La seule manière d’en finir avec une émotion infamante, c’est de la regarder en face. Voilà pourquoi j’ai acheté cet animal, voilà pourquoi j’ai décidé de le séparer de sa partenaire, pour observer sa douleur comme le reflet de la mienne » (p. 120).

L’humour et la cocasserie viennent cependant contrebalancer la tristesse, pour le plus grand plaisir du lecteur. C’est alors qu’un homme atteint de mycose génitale envoie l’e-mail suivant à sa maîtresse : « Mon champignon n’aspire qu’à une seule chose : te revoir » (p. 96). Ou bien que les membres d’une famille de mexicains se forcent à manger les cafards qui envahissent leur maison, sous la forme de friture, de marinade ou de chop suey, pour les éradiquer. « L’indigestion de cafards nous a non seulement aidés à en finir avec l’invasion mais a aussi resserré les liens d’amitié entre nous » (p.57), relativise l’un d’entre eux avec philosophie. Cette nouvelle peuplée d’insectes fait d’ailleurs penser à La Métamorphose de Kafka.

S’il est divertissant, le parallèle entre les narrateurs et d’autres créatures confère également au récit une profondeur psychologique et une dimension initiaque.

Dans une prose agréable, fluide et captivante, Guadalupe Nettel excelle dans l’art de nous toucher et de nous faire rire. Plongez dans ce livre, et vous vous y sentirez comme un poisson dans l’eau.

Estelle Busquet, AS, Bibliothèques-Médiathèques, 2017-2018

Sources :
https://www.escritores.org/biografias/11319-nettel-guadalupe

Biographie de l’auteur :

Nationalité : Mexique
Née à  : Mexico, 1973.
Elle a étudié en France, a vécu également en Espagne et écrit dans des revues littéraires hispanophones. Son recueil Pétales a obtenu le prix littéraire Premio de Narrativo Antonin Artaud.

 

Bibliographie :
L’Hôte, Actes sud, 2006.
Pétales, nouvelles, Actes sud, 2009.
Le Corps où je suis née, Actes sud, 2011.
Après l’hiver, Buchet-Chastel, 2016.