B. TRAVEN, La Révolte des pendus

Traduit de l’anglais par A. Lehman
Titre original : Die Rebellion der Gehenkten, Büchergilde Gutenberg, 1936
La Découverte, 2010
ISBN 9782707159557

« C’est dur, mon frère de perdre une épouse. Je le sais mieux que n’importe qui, moi qui suis veuf pour la deuxième fois. En raison de ta triste situation et de ton chagrin, je te laisserai le cercueil pour dix-sept pesos. » (p. 29)

C’est par une perte que s’ouvre La Révolte des pendus. Ou plutôt des pertes. Car en inhumant sa femme Marcelina dans un cercueil misérable payé à crédit, l’Indien tsotsil Candido Castro perd non seulement l’amour de sa vie et la mère de ses deux jeunes fils, mais aussi sa condition de paysan, certes indigent, mais indépendant du Chiapas.

C’est là, dans cette province, sur cette terre tantôt assommée de chaleur, tantôt noyée sous les pluies tropicales du Mexique révolutionnaire des années 1920, que nous invite l’auteur. Et quel auteur ?! B. Traven, ou peut-être Ret Marut, ou encore Otto Feige, ou bien Hal Croves, on ne sait pas vraiment. Et ce ne sont pas les tentatives, toujours incomplètes et parcellaires, de biographies le concernant qui nous permettront de trancher. Mais est-ce bien important dans le cas de cet écrivain anarchiste et vagabond qui affirmait avec fermeté : « L’homme créatif ne doit pas avoir d’autre biographie que ses œuvres. »[1] Une œuvre dont on ne connait toujours pas l’étendue précise, mais qui témoigne d’une connaissance intime de la vie de celles et ceux qui sont exploités, broyés et réduits au silence en ce début de XXème siècle. Notamment au Mexique donc, où B. Traven vivra dès 1924 et jusqu’à sa mort en 1969.

Mais revenons-en à Candido, désormais veuf, endetté, et donc forcé de rejoindre avec ses enfants et sa sœur Modesta, la foule des autres Indiens n’ayant plus d’autre choix que d’épuiser leur force de travail dans les terribles monterias. Dans ces immenses concessions de forêts équatoriales, exploitées par les Ladinos, propriétaires espagnols sans scrupules, il leur faudra abattre trois ou quatre tonnes de troncs de caoba (acajou) quotidiennement. Il leur faudra souffrir sans répit, de la fatigue, de la faim, de l’humidité, des insectes, mais aussi du chantage, des insultes, du fouet, des viols et des pendaisons perpétrés par des patrons cruels et leurs serviles capataces (contremaîtres). Dans la jungle de la Armonia, la monteria des trois frères Montellano, l’abolition de l’esclavage demeure un concept lointain et l’asservissement des corps se maintient dans l’ivresse de litres d’aguardiente (eau-de-vie) ingurgités à l’excès.

« L’astre parut à l’horizon, brusquement, sans s’annoncer, comme si d’un bond, il s’était jeté dans l’univers. » (p. 55)

Dans cet enfer que décrit l’auteur par le détail, quelque chose va finir par se lever. De leur terre confisquée et souillée du sang de leurs frères et sœurs, Martin Trinidad, Felix, Celso, Candido, Modesta et les autres, vont puiser une énergie que rien ne pourra plus arrêter. Une énergie du désespoir certes, mais aussi une énergie de la solidarité, du partage, du courage collectif. Car chez B. Traven, les travailleurs et les travailleuses ne sont jamais totalement vaincus.
« Et à travers la brousse un cri retentit : « Tierra y Libertad » qui certifi[e] l’unanime volonté des muchachos. » (p. 246) A partir de ce moment là, nous imaginons aisément la tournure que vont prendre les évènements. Mais B. Traven ne prétendait pas au suspens, et dès la lecture du titre de ce roman, nous pouvions en entrevoir l’issue. Que nous reste-t-il alors ? pourrait s’exclamer le lecteur insatiable. Il nous reste à prendre en pleine figure une vague d’indignation trop longtemps étouffée par des coutumes et une modestie indienne presque maladives. Il nous reste à accompagner de gré ou de force le retournement de la violence contre la violence. On se surprend alors parfois à ne plus en vouloir de cette révolte, tant elle prend des visages déraisonnables. Car aussi attendue et fantasmée qu’elle fut, la revanche des opprimés dans laquelle nous plonge l’auteur n’est pas une épopée héroïque. On y souffre encore, on y soumet d’autres corps, certes dans une autre perspective, mais toujours dans les cris et le sang.

« Les soulèvements, les mutineries, les révolutions sont toujours déraisonnables en soi, car ils troublent l’agréable somnolence qui porte les noms de paix et d’ordre. » (p. 259)

Dans la fragilité et l’instabilité d’une lutte qui finira par dépasser les frontières de La Armonia pour s’étendre aux territoires environnants, d’autres résonnent : celle des camarades de Pancho Villa et d’Emiliano Zapata dans le Mexique de 1911, celle des soviets dans la Russie de février 1917, celle des indiens et du Sous-Commandant Marcos dans le Chiapas de 1994… Mais loin de nous conter la grande Histoire en miniature, B. Traven nous donne accès à cette histoire sensible et collective qui fait se dresser face à l’oppression, l’asservissement et l’expropriation. Si La Révolte des pendus rejoint indéniablement un univers constellé d’auteurs aussi brillants que Balzac, Hugo, Zola, ou London, ce roman et son auteur méritent également d’être entourés par de grands noms de la littérature prolétarienne tels Ramuz, Istrati ou même Giono. De sa plume crue, sans fausse compassion mais avec la colère solidaire de l’artiste militant, B. Traven peint des tableaux qui n’ont rien à envier à ceux de Diego Rivera. Les hommes et les femmes, dominés ou dominants, loin d’être réduits à des caricatures ou portés sur un piédestal, y apparaissent sans artifice, dans toute leur humanité.

A.F., AS, Edition-Librairie, 2018-2019

[1] Propos rapportés dans B. Traven, romancier et révolutionnaire, Rolf Recknagel, Libertalia, 2018, p. 32.

Sources :
B. Traven, romancier et révolutionnaire, Libertalia, 2018
Fiche de l’éditeur : http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_r__volte_des_pendus-9782707159557.html

Biographie de l’auteur :

Nationalité : Etats-Unis ou Allemagne

Né à  : San Francisco ou Schwiebus (1882) ou peut-être Chicago (1890)

Ecrivain engagé à l’identité incertaine, il sera éditeur et auteur de la revue Der Ziegelbrenner (Le Fondeur de Briques) en Allemagne dans les années 1920. Après un court séjour en prison en Angleterre, il part pour le Mexique en 1924. Il y mourra en 1969.


Bibliographie non exhaustive :
Le vaisseau des morts, La Découverte, 2010.
La Charrette, La Découverte, 2010.
Le Trésor de la Sierra Madre, Editions Sillage, 2014.
Le Gros Capitaliste et autres textes, Libertalia, 2018.

Pour aller plus loin :
Sur l’auteur 

B.Traven, portrait d’un anonyme célèbre, Futuropolis, 2007
A la recherche de B. Traven, Les Fondeurs de Briques, 2007
Adaptation au cinéma 
Le Trésor de la Sierra Madre, John Huston, 1947
Le Vaisseau des Morts, Georg Tressler, 1959
Pièce de théâtre
B. Traven, Frédéric Sonntag
Roman
L’homme sans empreintes, Eric FayeStock, 2008