Littérature française

Julia EL PUMA, Le rivage de nos êtres

Julia EL PUMA,
Le rivage de nos êtres


Ed. Jingwei Agency
Collection « PL » n°1, 2017
ISBN 978-2-37772-002-6

Huis clos à ciel ouvert

            Sur un superbe yacht, à l’occasion d’une soirée mondaine consacrée au lancement d’un projet de développement durable, conçu par un magnat du nucléaire, des invités sont réunis : du PDG libidineux et égoïste à l’acteur en vogue engagé, de la capitaine au cuisinier, de l’attachée de presse à l’ingénieur, personne ne manque. C’est un tableau parfait. Dramatiquement gâché par un terrible naufrage.

            Rescapés de justesse, les douze survivants se rassemblent sur une île perdue au milieu du Pacifique, avec quelques vivres et sans moyens de communication. Débute ainsi pour eux une longue angoisse, où la survie et le vivre ensemble ne seront que les prémices de leur cauchemar. Car ce qui était un accident pourrait bien avoir été prévu. Un assassin rôde, avec une seule mission : « Ils doivent disparaître de la surface de la Terre. Purement et simplement. » (p.13).

L’enfer, c’est les autres

            Dans son tout premier roman, très bel objet édité par la jeune maison d’édition parisienne Jingwei Agency, Julia El Puma arrive à créer une ambiance pesante, une enquête en pleine île déserte, qui n’est pas sans rappeler Dix petits nègres d’Agatha Christie : des personnages, condamnés à survivre ensemble et dont les secrets refont lentement surface, alors que plane sur eux l’ombre de la mort et que la suspicion se fait toujours plus forte à mesure que les disparitions inquiétantes s’accumulent.

            Et, comme dans le célèbre roman, les personnalités se révèlent au plus noir de la crise : plus agressives, pleines de ressources, hystériques, létales… Chaque personnage sera malmené, poussé à bout et contraint de se dévoiler dans ses fragilités et ses forces. Pour certains, ce sera une libération. Pour d’autres, un dernier voyage.

            Le récit est partagé entre les points de vue des personnages, malveillants ou lumineux, qui offrent par leurs réactions, leurs réflexions, leurs souvenirs et les liens qu’ils tissent les uns avec les autres une plongée au cœur d’un large éventail d’humanités. Ces multiples focalisations donnent une voix à chacun et soulignent, avec une efficacité et une acuité non négligeables, que le terrible comme le formidable trouvent leurs racines dans les relations. Le lecteur s’imprègne de chacune de ces individualités dans un rythme soutenu, qui le tiennent captif de l’intrigue sans oublier de le faire cogiter.

            Même si on pourrait lui reprocher un traitement parfois caricatural de certains personnages, Julia El Puma prend le temps de leur accorder une place qui leur est propre, et un développement qui finit par compenser les clichés éventuels, les approfondissant suffisamment pour créer de l’empathie, y compris avec les plus dangereux à l’instar du mystérieux assassin qui « avait exterminé une patrouille militaire ukrainienne dans la taïga en moins de deux jours. À quatorze ans. » (p.48), à qui la tuerie à venir apparaît si facile que « découvrir ce petit groupe désarmé en train de batifoler lui [coupe] presque l’envie de mener sa mission à bien. Presque. » (p.48).

Thriller, ode à la nature et fantasy.

            Outre une enquête bien menée, le récit offre aussi aux lecteurs un contact avec la nature, dans ce qu’elle a d’effrayant et de magnifique. Bien que dangereuse, la perte de repères des naufragés les amène à repenser leur mode de vie, qui doit désormais se plier aux contraintes et ressources naturelles à disposition. Ressources qui apportent aussi des bienfaits et moments de bien-être. Les chapitres « Jeux d’eau » (p.45) ou « Détente et farniente » (p.52) dépeignent ainsi comment le lieu de l’angoisse et du suspense peut aussi être un lieu propice à la méditation, à l’épanouissement du corps et de l’esprit.

            Ce sous-texte, principalement écologique, traverse tout le récit sous diverses formes et fait l’éloge du naturel dans les rapports humains comme dans les choix de vie. Même les traces rémanentes du surnaturel, cristallisées autour du personnage de Vesper, attachée de presse de l’entreprise nucléaire GigaWatt, dotée de dons surprenants (guérison des plaies, détections des sources d’eau…), disent la sensibilité particulière à son environnement.

            C’est par ce mélange original d’éléments réalistes et fantaisistes que l’autrice – animatrice dans un syndicat qui s’occupe du traitement des déchets ménagers dans la vie de tous les jours – glisse son amour pour la fantasy et ses préoccupations environnementales. Mais que les plus frileux face à ce genre ne s’alarment pas : le tout est fait avec une très appréciable finesse et donne à ce suspense en apparence léger une profondeur sans prétention.

Pulsion de mort, pulsion de vie

            Qui dit danger mortel dit exaltation de la vie. L’une des plus grandes forces de ce roman, qui joue habilement avec sa galerie de personnages et sa réflexion sur la nature primaire, est de fournir des réflexions profondes sur le rapport à la mort et à la vie. Épiés sans cesse par une menace invisible, tous se révèlent et se redécouvrent, désarmés de leurs préjugés. Ainsi débarrassés de préoccupations frivoles, les personnages créent des liens forts, magnifiés par leur extrême fragilité : « David prit pleinement conscience du contraste qu’il y avait à profiter ainsi d’un lever de soleil sur la plage aux côtés d’une femme magnifique tandis qu’ils vivaient sous la menace d’une mort permanente. Ce moment de plaisir interdit irradiait plus fort que ce qu’il aurait pu vivre en vacances. » (p.153).

            Qu’il s’agisse d’une résignation face à une maladie incurable ou d’une jouissance provoquée par le sadisme, un respect profond de la vie ou un cynisme quasi-suicidaire, chacun accueille la mort devenue imminente à sa manière, décuplant ainsi la force évocatrice de ce récit. Cette thématique, qui n’est pas si étrangère au thriller, est ici retranscrite et traitée avec une finesse rare pour le premier roman d’une si jeune autrice.

            Le rivage de nos êtres est, en somme, un thriller poignant, à la fois respectueux des codes et original, doté d’une véritable identité. Et c’est aussi une œuvre prometteuse et passionnée, qui témoigne du talent de son autrice et de la qualité de l’édition indépendante contemporaine.

Madeleine Gaucherand, AS, Édition-Librairie, 2018-2019.

 

Nationalité : Française

Née en : 1990

De son vrai nom Julia Duban, Julia El Puma est passionnée d’écriture et de lecture. Ayant originellement rejoint le comité de lecture de Jingwei Agency, elle leur propose son manuscrit, qu’elle rédige à la suite d’un défi d’écriture : le Nanowrimo. Julia est animatrice pour le SYGOM (Syndicat de Gestion des Ordures Ménagères).

 

Bibliographie :
Julia El Puma, Le rivage de nos êtres, 2017, éd Jingwei Agency, Collection  » PL » n°1.

Sources :
Interview de Julia El Puma, par L’impartial (journal de Normandie) :

Pour aller plus loin :
Le Nanowrimo : https://nanowrimo.org/

 

Comments are Closed

Theme by Anders Norén