Ottessa MOSHFEGH,
Eileen

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise du Sorbier
Titre original : EileenPenguin Press, New York, 2015
Le Livre de Poche, 2018
ISBN 978-2-253-06983-6

Une semaine pour changer de vie 

 Eileen est une jeune femme de vingt-quatre ans, qui vit chez son père, ancien flic et alcoolique, dans une ville insignifiante proche de Boston. Insignifiante, Eileen l’est aussi, selon elle. Eileen est une femme antipathique, méchante avec son entourage, aigrie, frustrée et malheureuse. Eileen n’a pas eu une vie facile : sa mère est morte et son père lui mène la vie dure, l’insulte et la rabaisse en permanence. Eileen déteste le monde, et se déteste. Elle dira d’elle : «[…] à l’époque je croyais que j’étais une catastrophe : laide, répugnante, inadaptée » (p. 10). Dans ce roman Ottessa Moshfegh, elle-même née à Boston, cède la narration à une Eileen plus âgée, qui raconte au lecteur la semaine qui a changé sa vie avant les fêtes de Noël 1964. 

 Eileen est employée en tant qu’agent d’accueil dans une prison pour jeunes délinquants. Ce travail ne lui plaît pas, pas plus que ses collègues, deux vieilles femmes aussi aigries que la jeune femme elle-même. Elle supporte ses journées en fantasmant sur Randy, un beau gardien de la prison qu’elle espionne jusqu’à chez lui. Elle a « passé des heures à [se] demander qui pouvait bien être l’objet de l’inconduite sexuelle de Randy » (p. 44). Le soir elle passe chez le vendeur d’alcool du coin, puis rentre chez son père. Une routine qu’elle hait, mais qu’il lui est impossible de briser : elle est fainéante et aime s’apitoyer sur son sort. 

 Eileen est une jeune femme qu’il serait facile de détester. Et pourtant, sans trop savoir comment ni pourquoi, on s’attache à elle comme à un enfant que l’on veut aider, sans le pouvoir. De toute manière, Eileen ne veut pas qu’on l’aide, elle ne veut pas changer. 

 Puis arrive Rebecca. Rebecca est une psychologue chargée d’aider les jeunes de la prison de Moorehead. La nouvelle recrue attire l’attention d’Eileen qui cherche désormais à lui plaire. Elle veut devenir son amie. Rebecca est une femme parfaite, belle, désirable, intelligente et aimable, tout le contraire d’Eileen. Les deux femmes se côtoient pendant une semaine au sein et en dehors du pénitencier, jusqu’au soir du réveillon de Noël. Rebecca invite Eileen chez elle. Cette dernière accepte mais ce soir là, rien ne se passe comme elle l’avait imaginé. Il lui est désormais impossible de revenir en arrière. Il est déjà trop tard. Sa vie s’en trouve changée à jamais. 

 Avec son premier roman, Ottessa Moshfegh réalise un tour de force : nous faire apprécier une anti-héroïne détestable. Eileen nous entraîne dans ses pensées les plus intimes, les plus violentes, les plus macabres et les plus scabreuses. Elle est sans filtre et ne nous épargne aucun détail de son existence et de ses pensées. L’opposition avec Rebecca, élément perturbateur dans la vie d’Eileen, permet de révéler à cette dernière tous ses problèmes. Pour Rebecca, Eileen est prête à faire des efforts, à essayer de changer. 

«Elle était mon passeport pour ma nouvelle vie, me disais-je. Et elle était si intelligente, si belle, l’incarnation de tous les fantasmes que je nourrissais pour moi-même. » (p. 156)

 La lenteur du roman permet à l’auteur d’installer ses personnages. La tension dramatique monte crescendo pour atteindre son paroxysme dans le dernier quart du livre, moment où tous les enjeux de cette sombre histoire se dévoilent. 

 Une violence omniprésente 

 Le milieu carcéral dans lequel évoluent les protagonistes est l’occasion de présenter les travers de la société américaine des années 1960 : le racisme, l’homophobie, etc. Le père d’Eileen, protégé par ses anciens collègues policiers malgré ses excès et dérives, en est un bon exemple. La violence est donc le fil conducteur du roman d’Ottessa Moshfegh, récompensé par le prix Pen/Hemingway en 2016 et finaliste pour le Man Booker Prize la même année. Elle est psychologique venant du père, intérieure chez Eileen, et physique chez les jeunes emprisonnés à Moorehead. Ce sont des délinquants, des assassins, mais qui ne sont finalement que le fruit de la société puritaine dans laquelle ils sont nés et ont grandi. La seule différence entre ces jeunes et Eileen est en réalité le courage, dont la jeune femme est dépourvue. Au fil des pages le lecteur se demandera qui est le plus fou, le plus dangereux, entre les jeunes délinquants et Eileen. Le jeune Leonard Polk a eu le courage de tuer son père, pourquoi pas Eileen ? 

 Le dernier acte du roman, qu’il serait criminel de dévoiler, marque le début de la nouvelle vie d’Eileen, la naissance de la narratrice, cette Eileen âgée qui, une cinquantaine d’années plus tard, revient sur ces sept jours qui ont changé sa vie. 

« Alors vous voyez que ce qui s’est passé après la fin de cette histoire n’a pas été un trajet direct pour le Paradis, mais je crois que j’ai pris la bonne route, avec les détours et les accrocs incontournables. » (p. 318)  

Avec ce roman d’une rare violence, Ottessa Moshfegh marque les esprits. Un livre haletant, vif et incisif qui plonge le lecteur dans les méandres de l’âme humaine, au travers de ses contradictions les plus profondes. Eileen ne peut laisser de marbre, tant elle est à la fois ce que l’humanité produit de pire et de meilleur, de plus abject mais aussi de plus tendre. 

 Mathieu Castets, AS, Édition-Librairie, 2018-1019 

 Sources :
Moshfegh Ottessa, Eileen, biographie succincte de l’auteur (p. 3),  2018 

Biographie de l’auteur : 

Nationalité : Américaine
Née à : Boston (Massachusetts) , 1981
Elle a écrit plusieurs nouvelles ainsi qu’un récit court, McGlue, publié en 2014 (pas de traduction en français disponible). Eileen (publié chez Fayard en France) est son premier roman, lauréat du prix Pen/Hemingway en 2016. 

 

  Bibliographie :
Eileen est son seul ouvrage traduit en français. 

 Pour aller plus loin :
Interview (en anglais) d’Ottessa Moshfegh en octobre 2016 sur la chaîne YouTube « Vintage Books ».