Patrick DEVILLE,

Viva

Points, n°4146, 2015
ISBN 9782757854679

 

« C’est au sein de cette petite bande que tout se joue. Que se jouent la vie et la mort du proscrit. L’avenir de l’Art et aussi celui de la Révolution. » (p. 95)

 

Il serait tentant de voir dans ces trois courtes phrases, un aperçu précis de ce que nous propose Patrick Deville dans son huitième roman. En effet, tant sur le fond que sur la forme, tout semble y être : une petite bande donc, la vie, la mort, l’Art, la Révolution et un proscrit (condamné dont la tête est mise à prix). Mais en rester là nous priverait d’une expérience que peu d’auteurs peuvent prétendre procurer à leurs lecteurs. Ce serait un peu comme regarder une fresque de Diego Rivera comme L’Epopée du peuple mexicain  en restant à une distance de

Epopeya del pueblo mexicano (partie gauche de la fresque), Diego Rivera, 1929. Palacio nacional de México.

plusieurs centaines de mètres. On verrait des amas de couleur, on se douterait que quelque chose se passe mais on raterait l’essentiel, le frisson du chaos, le vertige de la profusion. Car autant vous prévenir tout de suite, Viva donne un peu le vertige. Mais ça en vaut la peine, alors approchons-nous, progressivement.

Deux lignes se distinguent de l’ensemble. Deux hommes, dont les trajectoires respectives font se demander à Patrick Deville : « Pourquoi Plutarque aurait[-t-il] bien pu choisir Lowry et Trotsky pour ses Vies parallèles. Celui qui agit sans l’Histoire et celui qui n’agit pas. » (p.71) Voilà donc nos deux personnages principaux : Malcolm l’écrivain et Léon le révolutionnaire. Entre eux, des espaces et des temps, que l’auteur va s’attacher à mailler de liens. Car si Patrick Deville, que l’on reconnait régulièrement en narrateur de ses propres voyages sur les traces de ses protagonistes, lit leurs œuvres, c’est pour mieux les lier dans la sienne. Depuis le Transsibérien, pour se mettre au rythme de la locomotive blindée de Trotsky, ou aux abords de Vancouver, où l’incendie de la cabane de Lowry faillit emporter à jamais le manuscrit d’Under the Volcano, celui qui refuse l’étiquette d’écrivain-voyageur[1] accumule des matériaux pour tisser de manière quasi obsessionnelle une toile dans laquelle le lecteur va se prendre.

Au centre de cette toile, le Mexique des années trente. Et comme pour celle de l’araignée, le centre de la toile de Deville laisse peu d’espoir à celles et ceux qui s’y attardent. Grâce au visa que lui a obtenu Diego Rivera, Trotsky met les pieds dans le piège en janvier 1937. Malgré l’accueil réconfortant du peintre et de sa compagne Frida Kahlo, la mort rôde. A partir de là, l’auteur va nous entrainer, lentement mais sûrement vers la tragédie. Il aurait d’ailleurs pu débuter par l’assassinat que relatent tous les livres d’histoire. Il aurait pu en faire un polar. Mais quel intérêt ? L’assassin, ses motivations, son mobile, ses complices, l’humanité de notre début de XXIème siècle les connait déjà tous. Même l’arme du crime est désormais une star planétaire s’exhibant régulièrement dans les plus grands musées du monde.

Alors Patrick Deville va tourner autour, ajouter des fils, composer « la fresque, énumérons : Weston, Orozco, Siqueiros, Traven, Sandino, Maïakowski, Dos Passos, Kahlo, Mella, Guerrero, Vidali. La petite bande des treize. » (p.98) Et si la valse de tous ces noms de poètes explorateurs, d’écrivains militants, de peintres staliniens commence déjà à brouiller votre vision, ce n’est qu’un début. Ajoutez à cela les fréquents allers-retours dans le temps et l’espace et vous partagerez rapidement l’état d’ivresse des buveurs de mezcal. Ce procédé habile, que l’on ne peut imaginer involontaire, nous fera alors tituber avec Malcolm Lowry, grand amateur de ce spiritueux mexicain. La boucle est bouclée. Patrick Deville parvient subtilement à nous faire tourner en rond. Comme lorsqu’il se promène le long des avenues circulaires de Mexico. Comme lorsqu’il nous place à bord d’une grande-roue Ferris pour conclure son roman. Révolutions.

Alors ne concluons pas tout de suite. Refaisons un tour pour nous intéresser à l’autre héros, ou plutôt à l’anti-héros Malcolm. Face à Trotsky l’ukrainien, fils de cultivateur illettré qui participera à faire se lever un peuple puis lèvera une armée, l’anglais Lowry fait pâle figure. Bourgeois dilettante et très tôt alcoolique, fils gâté recevant aux quatre coins du monde les subsides d’un père courtier, le Mexique ne lui sera pas fatal. Au contraire, le pays de la première grande révolution du XXème siècle, bien avant celle de Trotsky, sera pour Lowry un lieu de naissance. Celui d’une première version d’Under the Volcano, son roman devenu culte tissé de relations complexes, baigné de mezcal et se déroulant au Mexique. Et voilà qu’on se surprend à faire des liens… L’obsession serait donc contagieuse ! Mais soyez rassurés, elle ne tue pas.

Viva est de ces romans qui débordent et dont on ressort essoré. Essoré mais aussi assoiffé. Car devant le foisonnement d’une fresque littéraire et historique aussi précise que sensible, comment en rester là ? Comment ne pas avoir envie d’aller admirer celles peintes sur les murs du Nouveau Monde par Rivera et ses camarades ? Comment ne pas prendre sur le champ un billet de transatlantique pour le Mexique afin de nous frotter aux épines de l’histoire ? Comment ne pas avoir envie de lire jusqu’à épuisement Lowry, Trotsky, Traven, Cravan, Grieg, Cendrars, Artaud, Serge, Breton… ? Heureusement pour ce dernier vœu, Patrick Deville nous aide. Et comme pour étancher notre soif, dans ses remerciements, laisse échapper de son volcan le nuage épais des plus de soixante-quinze œuvres qui l’ont inspiré.

A.F., AS, Edition-Librairie, 2018-2019

[1]Isabelle Bernard Rabadi, Mexique de Patrick Deville. Imaginaire et récit de voyage dans Viva, Synergies Mexique n° 5, 2015, p. 29-40 [en ligne].
Disponible à l’URL : https://gerflint.fr/Base/Mexique5/bernard_rabadi.pdf

Sources :
Biographie : Patrick Deville  

Fiche de l’éditeur : http://www.lecerclepoints.com/livre-viva-patrick-deville-9782757854679.htm

 

Nationalité : France
Né à : Saint-Brévin-les-Pins, 1957
Ecrivain et traducteur, Patrick Deville dirige depuis 2001 la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs de Saint-Nazaire. Inlassable voyageur, il a publié une douzaine de romans dont Peste & Cholera, prix Fémina 2012.

 

Bibliographie non exhaustive :
Cordon-bleu, Minuit, 1987
Pura vida : vie & mort de William Walker, Points, 2009
Kampuchéa, Points, 2012
Taba-Taba, Points, 2018

Pour aller plus loin :
Sous le volcan, Malcolm Lowry, Grasset, 2008
https://www.revue-ballast.fr/malcolm-lowry/

Ma vie, Léon Trotsky, Folio, Gallimard, 2017
Sept ans auprès de Léon Trotsky : de Prinkipo à Coyoacan, Jean Van Heijenoort, M. Nadeau, 2016
L’homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura, Point, 2014
Le rêve mexicain ou La pensée interrompue, J.M.G. Le Clézio, Folio essais, Gallimard, 1992

Sur l’auteur :
Lecture d’extraits de Viva par Patrick Deville, émission Les Bonnes feuilles, France Culture, 11 août 2014.