Philippe CLAUDEL, L’archipel du Chien

 Éd. Stock, 2018
ISBN 9782234085954

  Une île loin d’être paradisiaque

Philippe Claudel, dès l’introduction de ce roman, s’adresse directement au lecteur, et ce, sur un ton des plus provocateur. En effet, il ne passe pas par quatre chemins pour nous jeter d’emblée à la figure nos quatre vérités, ce qui est très audacieux de sa part car, qui aime entendre ses fautes dévoilées au grand jour ? Cependant, rien n’est laissé au hasard, il a un but bien précis : nous bousculer pour qu’enfin nous ouvrions les yeux. Son narrateur affirme : « Je vous réponds : oui, j’en ai été le témoin. Comme vous l’avez été mais vous n’avez pas voulu voir. Vous ne voulez jamais voir. Je suis celui qui vous le rappelle. Je suis le gêneur. » (p.10) On est donc averti, on va devoir faire face à des sujets que, jusque-là, on n’avait pas eu le courage de regarder en face. Cette mise en garde, aux airs de pamphlet, n’attise que davantage la curiosité du lecteur et le pousse à prendre son courage à deux mains et partir à la découverte du pire.

C’est sur une petite île, isolée et coupée du reste du monde que le récit va se dérouler : « Une île quelconque. Ni grande ni belle. Guère éloignée du pays dont elle dépend mais qui en est oubliée, et proche d’un autre continent que celui auquel elle appartient, mais qu’elle ignore. » (p.10-11). Retirée et centrée sur elle-même, cette île dominée par un volcan n’a rien de bien accueillant, surtout quand on sait ce qu’elle représente sur la carte, à savoir, un des crocs du chien que forme l’archipel auquel elle appartient, qui, gueule ouverte, est prêt à attaquer et à dévorer tout ce qui se trouverait sur son chemin. Ce lieu aux caractéristiques déjà très évocatrices va alors permettre à l’auteur de créer un microcosme que le lecteur aura tout le loisir d’observer en large et en travers et ainsi d’en faire une analyse tout à fait objective pour en tirer ses propres conclusions.

Le Maire, Le Curé, Le Docteur, l’Instituteur, aucun nom n’est donné pour les personnages qui exercent une fonction importante, seul le titre importe. De cette manière Philippe Claudel, en mettant en scène ses personnages, ne vise pas une seule et unique personne mais toutes les personnes qui se cachent derrière la fonction. C’est, de plus, une façon de pointer du doigt non pas un être humain, mais des personnes dont les objectifs et les actes seraient trop influencés par leur statut : « Je suis le Maire, reprit-il. (…) Rien hélas ne fera revenir à la vie ces trois malheureux. Rendre public ce qui s’est produit risque d’avoir des conséquences désolantes et ne les ressuscitera pas. » (p.39). L’intrigue se développe effectivement autour de la découverte macabre de trois corps de personnes noires, étrangères à l’île, sur la plage. Les décisions relatives à cette découverte vont être très partagées et chacun défendra comme il peut sa position selon ses croyances, sa réputation ou ses objectifs. L’intrigue autour de cette découverte en développera ainsi d’autres qui ne seront que de l’huile sur le feu puisqu’elles aboutiront toujours à de nouveaux problèmes.

Un air de déjà-vu ?

 À mesure que l’on avance dans l’histoire, on observe des faits de société qui nous rappellent beaucoup des faits très actuels, ceux-là même que l’auteur tenait à nous exposer avec transparence. Il évoque ainsi le peu de considération qu’ont les autorités envers les migrants, le manque d’acceptation et d’intégration des étrangers, la corruption et la manipulation chez les hommes politiques pour arriver à leurs fins, la grande médiatisation des accusations qui pourraient se révéler fausses, le manque de protection des enfants victimes de pédophilie au sein de leur famille, et bien d’autres sujets brûlants tous plus graves les uns que les autres. Philippe Claudel a ainsi fait l’exploit de condenser toutes ces problématiques dans une seule et même histoire et de les décrire avec beaucoup de vraisemblable. De cette manière, le lecteur n’a plus d’excuses, il n’a d’autre choix que de sortir de sa zone de confort pour faire face à des réalités peu réjouissantes et être enfin un véritable témoin des atrocités qui se déroulent au pas de sa porte.

De la même manière que L’Archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne, L’Archipel du Chien témoigne de faits réels, ce qui rend l’histoire d’autant plus scandaleuse. Philippe Claudel, lui-même horrifié par tous ces événements, tend à nous faire réaliser la gravité de ces derniers, à nous réveiller de notre sensibilité bien trop sonnée par la masse d’informations qui nous assomme au quotidien et qu’on ne prend que rarement le temps de considérer. Ici, on nous oblige aussi à regarder plus loin que nos propres soucis qui semblent bien dérisoires à l’égard de ceux qui nous entourent et qu’on ignore pourtant.

Sombre et révoltant, ce roman qui ne mâche pas ses mots est à la fois très parabolique et rempli d’images percutantes en rassemblant tant de problématiques dans un lieu fictif très restreint et avec relativement peu de personnages. Nous portons grâce à cela un regard extérieur sur les événements qui nous permettent finalement de nous « auto-observer », comme si l’auteur tendait un miroir à notre société pour qu’enfin elle se regarde en face. Philippe Claudel à travers ce livre nous met alors au pied du mur : maintenant que vous connaissez toute la vérité lecteur, qu’allez-vous en faire ?

Marion SIMON, AS, Édition-Librairie, 2018-2019

Source :

 Pour la biographie de l’auteur : https://academie-goncourt.fr/?membre=1326308392 [consulté le 14/10/18]

Biographie :

 

Nationalité : Française
Né à : Dombasle-sur-Meurthe, le 2 février 1962

 

Philippe Claudel, maître de conférences à l’université de Lorraine, est aussi un cinéaste et écrivain, auteur de nouvelles et de romans.

 Bibliographie non exhaustive :

Le Bruit des trousseaux, Stock, 2002
Les Petites Mécaniques, Mercure de France, 2003
Les Âmes grises, Stock, 2003 – Prix Renaudot.
Quelques-uns des cents regrets, Stock, 2007