Ogawa ITO, La Papeterie Tsubaki

Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Titre original : Tsubaki bunguten, ed. Gentosha, 2016
Editions Philippe Picquier, 2018
ISBN  978-2-8097-1356-5

 

Lire un livre écrit par Ogawa Ito s’accompagne en général d’une irrépressible envie de manger de la cuisine japonaise, éveillée par des descriptions exquises des plats exotiques qu’elle dévoile à travers un sublime récit de vie. Si le thème de La Papeterie Tsubaki est l’écriture, ou plus spécifiquement les échanges épistolaires, on retrouve les mêmes harmonies sensuelles que celles qu’on avait découvertes avec délice dans Le Restaurant de l’amour retrouvé. On découvre avec plaisir des descriptions imagées de plats japonais qui nous font saliver alors même qu’il ne s’agit plus là du thème principal du livre, œuvrant cette fois à la création de trames vibrantes et tangibles qui nous font voyager à travers une profusion de sensations très intenses. 

« Puisque la lettre était écrite horizontalement, j’ai choisi des enveloppes à rabat à l’occidental. Comme le papier à lettres, elles venaient de chez Crane & Co. Leur fine doublure intérieure, d’un bleu nuit semblable au ciel d’hiver, laissait entrevoir – je l’espérais – une lueur d’espoir, telle une étoile dans les ténèbres. » (p. 73)

La précision des descriptions du papier, des encres ou des techniques de calligraphie participe à l’intensité des perceptions ressenties à la lecture de l’œuvre. Ogawa Ito lie les sensations avec la transmission des sentiments par messages, comme si chacun des éléments de la toile de fond avait son implication quant au message reçu par le destinataire. Et si les sentiments et les pensées des personnages sont principalement transmis par le biais de ces lettres, c’est pour mieux montrer l’importance de toute cette communication extratextuelle, qu’on retrouve aussi dans la façon dont l’héroïne observe les personnages qui l’entourent, les hypothèses qu’elle fait sur ses clients et qu’elle essaie de traduire au mieux à travers ses lettres.

« Aujourd’hui
Les tuliqes
Du jardin
Ont fleuri. » (p. 279)

C’est ce que gribouille la petite QP de son écriture maladroite. Ces quelques mots ouvrent le chapitre du printemps dans le roman, de la même manière qu’éclôt une fleur au printemps. QP est l’innocence de l’enfance incarnée. C’est le petit rayon de soleil de Poppo, c’est son double parfait, ce qu’aurait pu être son enfance si l’Aînée et elle avaient réussi à communiquer ensemble. QP, pour qui l’écriture est à la fois un jeu et une lettre d’amour, offre à l’héroïne l’essence de la nature même du métier d’écrivain public : parvenir à transmettre les sentiments de l’expéditeur.

Les textes des lettres échangées dans le roman, présentés ici en version française, nous sont aussi montrés dans leur version originale, accompagnés d’une mise en page en adéquation avec les idées de Poppo. Les éditions Philippe Piquier nous offrent par ce biais le plaisir supplémentaire d’observer la calligraphie japonaise qui permet aussi au lecteur d’apprécier une lecture plus profonde des mots employés par l’héroïne. On comprend mieux à travers ses différents essais calligraphiques les implications des choix de mise en page de ces lettres, et si les tulipes deviennent « tuliqes » dans la traduction française, on comprend vite grâce à la calligraphie qu’il s’agit en fait d’un jeu de miroir écrit par une petite fille. Un jeu que le lecteur pourra lui-même apprécier plus loin lorsque Poppo utilisera la technique pour écrire une lettre de rupture pour l’une de ses clientes.

« Tu répétais toujours : l’écriture c’est le reflet d’une vie. » (p.365)

Un écrivain public, en somme, qu’est-ce que c’est ? C’est un peu la question que se pose Hatoko Amemiya (appelée Poppo par son entourage) à travers ce récit. Ayant repris l’activité de sa grand-mère décédée sans pourtant en avoir fait sa vocation, elle tente à travers ce métier de lier sa vie à celle de la vieille femme qui l’a élevé avec sévérité et qu’elle appelle avec une certaine distance « l’Aînée », un surnom qui tient plus du titre que d’une marque d’affection. Mais les répercussions de plusieurs années de conflits entre les deux femmes, causés par le sentiment de Poppo de relever plus d’une héritière que d’une petite fille, l’empêchent de faire son deuil convenablement, l’écriture restant alors son seul lien avec la vieille femme.

D’ailleurs, si l’héroïne s’est trouvée incapable de nouer un lien avec sa grand-mère, il en est de même aussi avec la plupart des personnages. Contraints d’adopter le point de vue de Hatoko à travers une focalisation interne, nous nous retrouvons comme prisonniers de son monde, restreints par le quotidien ritualisé du personnage et les évènements sélectionnés par l’auteur. C’est un peu comme si le personnage et la papeterie se retrouvaient figés dans le temps dans une scène répétée à l’infini, marquée par l’absorption systématique de thé et troublée uniquement par la visite de clients qui l’entrainent alors voir le monde. C’est finalement de manière très détournée que l’héroïne entretient des relations avec les autres personnages qui arrivent progressivement dans sa vie, et qu’elle maintient à distance presque jusqu’aux dernières pages du récit.

La Papeterie Tsubaki évoque finalement surtout le défilé des saisons, rythmées par les petits évènements de la vie. De celle de Poppo d’abord, mais aussi de celle de ses clients. C’est un an passé à observer le quotidien anodin d’une jeune femme à l’occupation peu répandue et à explorer les coutumes japonaises spécifiques à chaque cycle saisonnier. L’écrivaine nous fait ainsi voyager à l’autre bout du monde à travers des saveurs, des images, des habitudes ou des coutumes spécifiques à son pays natal et qui nous sont restituées de manière naturelle par le quotidien d’un personnage.

Sources :
Site
éditeur [consulté le 16/11/18]

Biographie de l’auteur :

Nationalité : Japon
Née en 1973.

A l’origine auteur de livres illustrés pour enfants, son premier roman Le Restaurant de l’amour retrouvé est un best-seller au Japon et fut adaptée au cinéma par la réalisatrice Mai Tominaga en 2010.

Bibliographie non exhaustive :
Le Restaurant de l’amour retrouvé, Éditions Philippe Picquier, 2013 
Le Ruban, Éditions Philippe Picquier, 2016 
Le Jardin arc-en-ciel, Éditions Philippe Picquier, 2016 

Pour aller plus loin :
Interview de l’auteur par Alice Monard au Journal du Japon