James RHODES, Instrumental

Traduit de l’anglais (Angleterre) par Clémentine Moncla
Titre original: « Instrumental. A Memoir of Madness, Medication and Music »
Canongate Books, 2014
Edition: Terremoto, 2017
ISBN: 978-2-9558993-1-3

Survivre grâce à la musique

“Je suis arrogant, égocentrique, superficiel, narcissique, manipulateur, dégénéré, baratineur, pleurnicheur, complaisant, vicieux et autodestructeur. Bref, un aigre salaud en manque d’affection.” (p.18)

Telle est la manière dont se présente l’auteur, en introduction de l’autobiographie dans laquelle il s’apprête à nous entraîner, et il a raison ; James Rhodes est un personnage plein de névroses et de contradictions, un génie détestable à l’ego surdimensionné. Après un prélude irritant, qui offre toutes raisons possibles de détester son auteur, Instrumental s’ouvre avec l’ « Aria » des Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, et se fermera sur elle, presque trois cents pages et vingt pistes plus tard. Entre temps, James Rhodes nous aura raconté son histoire (on comprendra très vite son insupportabilité et la lui pardonnera sans peine) au son des oeuvres qui ont rythmé – et sauvé – sa vie.

Aujourd’hui pianiste de concert, journaliste et conférencier, il rénove l’image de la musique classique et partage tout autour du monde son amour pour elle en t-shirt, jean et baskets, avec sa chevelure folle et ses grosses lunettes qui lui donnent un air de savant fou. Car fou, il l’est, l’a été, ou a presque fini par l’être ; on ne sait pas très bien. Marqué à vie par un traumatisme d’enfance, il collectionnera les séjours en hôpitaux psychiatriques, les diagnostics, les traitements médicamenteux (dont il dresse une liste vertigineuse lors de son Requiem allemand), les troubles obsessionnels compulsifs, les cures de désintoxication…

Lors de sa conférence TEDx du 22 octobre 2016 à Madrid, Musique et intériorité , il ironise : “Ce livre […] c’est une ode à la musique mais […] c’est un livre sur le viol d’enfant et la musique classique. Donc c’est une comédie.” Et c’est avec cet humour grinçant qu’il dépeint l’hideux portrait de la maladie mentale et de ses violences institutionnelles. Il fait voler en éclats les tabous sur la pédophilie, les troubles psychiatriques, les centres de thérapie, l’automutilation et la destruction systématique de son propre être. Ce livre est comme son auteur, déplaisant, grossier et irritant, mais aussi intense de haine que de sensibilité et nous laisse avec un sentiment ambivalent d’exaspération et d’affection.

James Rhodes ne prend pas de détour, ne ménage personne. Il veut l’honnêteté, qu’elle soit dans la musique ou dans l’écriture. Il ne mâche pas ses mots, parle vulgairement, évoque sans filtre les horreurs qui ont ponctué sa vie. Il clôt son Aria d’ouverture par ces mots : “J’ai été manipulé, brisé, exploité et violé depuis l’âge de six ans. Encore et encore, pendant des années et des années. Voici comment c’est arrivé.” (p.33) Démarre ensuite la piste deux, le final du Concerto pour piano n°2 de Prokofiev, qu’il évoque ainsi : “Ce morceau est une détonation. Il contient une rage et une folie telles que, lors de sa première représentation, une partie de l’auditoire a cru [que Prokofiev] se moquait d’eux.” (p.35) Il se lancera alors dans le terrible récit de l’événement qui a détruit son enfance, au son de cette pièce pleine de puissance violente dont la seule écoute nous plonge dans un inexplicable sentiment de malaise.

Ainsi, chacun de ses chapitres, appelés pistes pour l’occasion, revêt le costume noir et blanc de l’une de ses oeuvres favorites : Trio pour piano en mi bémol de Schubert, Chaconne de Bach et Busoni, Concerto pour piano en sol de Ravel, Totentaz de Liszt, Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, Symphonie n°41 de Mozart, Fantaisie en fa mineur de Chopin… autant d’oeuvres et de compositeurs à (re)découvrir à travers le témoignage incisif du passé de James Rhodes. Comme lors de ses concerts, le pianiste introduit chaque morceau d’une manière bien à lui, de son humour sarcastique et brut : “Le compositeur le plus connu au monde. Mériter ce titre est tout un exploit, et pourtant, je pense que Mozart n’en aurait rien à foutre.” (p.153)

Ainsi, au fil des chapitres et des pages, il trace un panorama peu commun du paysage de la musique classique, ouvre la voie à celles et ceux à qui on en a toujours interdit l’accès. Rendre la musique classique accessible, soigner grâce à elle. Car, pour en avoir été bénéficiaire, il croit à son pouvoir thérapeutique :

“Aujourd’hui, je sais que la musique guérit. Je sais qu’elle m’a sauvé la vie, qu’elle m’a gardé sauf, qu’elle m’a donné de l’espoir quand il n’y en avait nulle part ailleurs.” (p.223)

Instrumental, et c’est la volonté de Terremoto, la maison d’édition qui l’a traduit et publié en France, est une œuvre qui brise les lignes, qui secoue les arts, les fait entrer en collision, se fondre les uns dans les autres. La musique devient livre et le livre musique, le tout dans un tableau qui sent le vieux gymnase, le sexe, l’alcool, la drogue, les couloirs aseptisés des hôpitaux, le parfum de bébé et le goût amer du passé qu’on essaie encore de digérer. Un ouvrage impitoyable qui n’épargne rien ni personne, qui témoigne, avec la violence de la sincérité, de la laideur que peut revêtir l’âme humaine et de la planche de salut que peut offrir un art aujourd’hui oublié.

Alice LAROCHE, AS, Edition-Librairie, 2018-2019

Sources:

Le TEDx de James Rhodes à Madrid, Musique et intériorité :

Le site web de James Rhodes:

Le site web de l’éditeur:

 

Nationalité : Angleterre

Né à : Londres, 1975

“Pianiste, conférencier et journaliste, il est aujourd’hui reconnu internationalement comme rénovateur de la musique classique.” (4ème de couverture)

 

Pour aller plus loin:

Présentation de la maison d’édition :

La playlist du livre :

Le TEDx de James Rhodes à Oxford, Piano, requins et nazis :

La campagne d’ouverture à la musique classique, Don’t Stop The Music :