Littérature française

Raphaël RUPERT, Anatomie de l’amant de ma femme

Raphaël RUPERT, Anatomie de l’amant de ma femme

 

L’Arbre Vengeur, 2018
ISBN 9791091504928

 Les (D)ébats de Raphaël.

 

Raphaël Rupert vient de remporter le prix de Flore pour l’Anatomie de l’amant de ma femme. Sulfureux et délicieux, ce premier roman vient nous rappeler que la littérature est avant tout une partie de plaisir.

Raphaël, architecte de profession sans ambition et lecteur invétéré à la grande culture littéraire, décide de sauter le pas. Il veut devenir écrivain. Une tâche qui n’est pas aisée, qui le pousse à l’ennui, au doute et, un jour… à commettre l’irréparable. Il a l’incorrection de faire ce que personne ne devrait jamais faire : lire le journal intime de sa femme. Et, au milieu de toutes ces anecdotes, entre deux pages sans importance, il découvre trois petites lignes qui vont bouleverser toute une existence peut-être trop tranquille. Sa femme a un amant. Un amant exceptionnel et particulièrement bien loti qui la « pénètre mieux, plus vigoureusement, plus profondément. » (p 30) que lui. Le ton est donné.

Stupéfait, abasourdi, presque humilié, Raphaël se lance dans une véritable expédition et se retrouve dans des aventures inattendues. A travers ses pensées intarissables,  il n’aura de cesse de vouloir retrouver le dénommé Léon pour comprendre l’attrait irrésistible qu’il exerce sur sa compagne. Avec autodérision, notre héros mène cette enquête qui prend de plus en plus au fil des pages des allures de quête. Car ce que Raphaël recherche avant tout, même blessé dans son orgueil, ce sont des réponses. Des explications. Et il nous entraîne avec lui dans cette recherche absolue de la Vérité.

Il nous expose en toute transparence toutes les émotions et toutes les réflexions qui lui passent par la tête. Des théories les plus cocasses aux auteurs les plus respectés, il n’épargne rien, même pas lui-même. Ce provocateur à la plume aiguisée pointe le doigt sur beaucoup de mythes qu’il n’hésite pas à secouer, auxquels il en ajoute d’autres plus décalés. « La deuxième théorie est qu’un bon livre met en parallèle des choses qui n’ont a priori rien à voir et que l’art de l’écrivain est de se débrouiller pour rendre ça intéressant. » (p17) Une théorie qui peut paraître fumeuse, dans les premières pages de l’œuvre, mais qui ne l’est plus du tout quand on en dévore les dernières lignes.

Dans cette œuvre qui ne suit aucune règle établie, Rupert semble tout droit se diriger vers l’autofiction dont il se méfie pourtant. « En prétendant exposer sa propre vie d’écrivain, sa vérité, bien en évidence, au centre de son roman, il y a de fortes probabilités pour que le lecteur, par défiance, s’en détourne. » (p13) Un trompe-l’œil parfaitement maîtrisé pour cet écrivain au ton personnel qui allie à merveille tendres provocations et réflexions éclairées d’un passionné de littérature.

Il ne s’agit pas de l’histoire d’un héros, ni de celle d’un anti-héros. C’est celle, ordinaire, de Monsieur Tout le monde. Un homme ordinaire aux réflexions extraordinaires. Un homme qui se retrouve pris dans un engrenage auquel il ne s’attend pas mais auquel il tente de réchapper par le biais de la littérature. En quoi la littérature nous éclaire-t-elle sur le monde et la place que nous y occupons ? Quels rapports mystérieux entretient-elle avec la sexualité ? Un pari osé, pour un défi réussi, pour cet auteur impertinent, souvent culotté mais qui, finalement, expose avec une justesse inattendue des réalités insoupçonnées. Car l’Anatomie de l’amant de ma femme, c’est aussi une question qui apparaît au fil des pages : comment littérature et sexualité sont-elles liées ? Une question qui pousse à de nombreux débats mais dont la réponse est beaucoup plus incertaine.

Non sans rappeler les premiers romans de Philip Roth, le narrateur, vif et intuitif, vient nous rappeler avec finesse que « la sexualité est à l’écrivain ce que la diététique est au sportif. » (p21) Car si le sexe et la littérature ont une chose en commun, c’est bien l’imaginaire. C’est peut-être l’une des finalités ultimes de ce roman, le rôle de l’imagination dans la littérature. Ou peut-être est-ce plutôt celui de la littérature dans la vie. Dans ce journal douloureusement désopilant d’un mari trompé, apparaît une subtile réflexion autour de la création littéraire et ses enjeux pour l’écrivain mais, aussi, pour l’être humain.

Insolent, mais plus malin qu’il n’y paraît, Raphaël nous fait rire et réfléchir. Dans un récit qui part à l’origine à la découverte de cet amant inconnu, il se retrouve dans la plus audacieuse aventure : la quête de soi. Sans faux-semblant et sans détour, il nous raconte tout ce qui se passe dans son esprit effronté. A la recherche de cet amant hors-norme, c’est lui-même qu’il apprend à connaître. Avec ce premier roman, Rupert nous emporte dans l’intimité la plus profonde, celle de son âme.

Et on se rend compte, trop tard, qu’on s’est fait avoir. Dans une histoire qui paraît sens dessus dessous, l’auteur remplit parfaitement son cahier des charges initial, celui qu’on avait presque oublié : allier deux choses qui paraissent opposées au premier abord. Il relève haut-la-main le défi en explorant avec malice ce lien entre sexualité et littérature.

Avec un humour féroce et un style efficace, l’Anatomie de l’amant de ma femme de Raphaël Rupert nous offre un véritable bol d’air frais.

Samanta Godian, AS, Edition-Librairie, 2018-2019.

Sources :

Editions Arbre vengeur

Prix de Flore

Biographie de l’auteur :

Nationalité : Française
Né en 1976

Institut d’Etudes politiques de Paris
Urbaniste de profession Anatomie de l’amant de ma femme est son premier roman

Pour aller plus loin :

Le sexe quand il fait rire : Portnoy et son complexe, Philip Roth, Gallimard, 1973.
Le sexe quand il fait souffrir : J’étais derrière toi, Nicolas Fargues, Gallimard, 2007.

Sur l’auteur : Présentation de l’œuvre par l’auteur, Librairie Mollat, 13/09/2018

 

 

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