Kate TEMPEST,
Fracassés

Traduit de l’anglais par Gabriel Dufay et Oona Spengler
Titre original : Wasted,
ed. Methuen Drama, “Modern plays” (Bloomsbury Publishing Plc), 2013
L’Arche, 2018
ISBN 9782851819277

Un ressenti générationnel

De la forme…

La fable est simple : dix ans après la mort de leur ami Tony, Ted, Danny et Charlotte se retrouvent pour passer ensemble une soirée. Rien n’est apparemment éternel et ils devront donc bien faire un jour des choix décisifs pour le reste de leur existence. Mais entre envie de changement et renoncement, leurs vies semblent leur filer entre les doigts bien plus vite qu’ils ne l’avaient pensé. De monologues en stichomythies, les trois amis vont alors décortiquer pour nous le mal-être d’une génération, si ce n’est d’une population : celle des quartiers sud de Londres. Sans rien cacher de leur travers et en se confiant tour à tour à Tony, aux autres personnages ou à nous lecteurs, ils vont donner à réfléchir sur les relations humaines en abordant notamment les thèmes de l’amitié et de l’amour pour arriver à se poser des questions sociétales plus profondes.

Sans doute marquées par ses lectures des tragédies antiques [1], Kate Tempest, pour universaliser son message, introduit un Chœur formé par les personnages qui en déclameront indifféremment les répliques. Dès l’introduction toute en didascalies qui nous présente décors et personnages, on peut lire : « Ils ne sont pas encore les personnages (bien qu’ils le soient), ils sont surtout tous les gens qui un jour ont ressenti ce que ressentent les personnages. » (p.9) Ainsi, si l’action s’ancre pourtant bien dans un lieu précis, la ville de Londres « qui respire le malaise » (p.68), et dans une époque, celle des personnages, le ressenti de ces derniers apparaît comme généralisé : « Notre époque est étrange, comme toutes les époques » (p.82). Très vite, la première intervention du Chœur va casser le quatrième mur traditionnel : « On n’a pas envie d’être plantés là devant vous et de faire semblant de pas vous voir. » (p.12) À travers ce Chœur, Kate Tempest apparaît vite comme une auteur engagée : « UN. Des terrains de jeu abandonnés, des clodos qui chantent dans la rue, des gueules en sang à la sortie des bars, des fast-foods, des pots d’échappement et tellement de corps qu’on ne les voit même plus, ces corps. / TROIS. Faire des petits boulots de merde / DEUX. Et tenter de s’intéresser à des trucs dont on se fout. / TROIS. Et économiser pour acheter des trucs qu’on a honte de désirer. » (p.12) Ainsi, au fur et à mesure de notre traversée du texte, les constats deviennent des critiques acerbes qui dépeignent une satire de la société dans laquelle évoluent les personnages : « DANNY (parcourt encore le journal). Franchement, ça peut pas être ça le monde dans lequel on vit… » (p.72)

… Au fond

Cette pièce s’impose comme la preuve que le théâtre ne se représente pas seulement mais se lit également. Le lecteur sera frappé par le souci de contextualisation, aussi sonore que visuelle, et la fluidité de la lecture. Les didascalies sont très présentes sans être gênantes puisqu’elles reflètent la sensibilité de l’auteur. L’influence stylistique de la culture hip hop confère au texte sa rythmique propre et l’imprégnation poétique fait des mots des armes vives et percutantes. Ornant son texte de multiples figures de style et utilisant au maximum les procédés dramatiques, Kate Tempest sait faire jouer les sonorités pour créer une résonnance singulière. Ainsi, elle maitrise parfaitement l’art de la rime et sait user avec justesse des accumulations et énumérations. Grâce aux métaphores et comparaisons, les images se forment dans l’esprit du lecteur sans même qu’il ne s’en rende compte. Parfois à la limite du slam, les répliques sont percutantes autant dans la forme que dans le fond. Les dialogues sont teintés d’humour noir et écrits dans un sociolecte générationnel. Les personnages étant jeunes, leur langage très familier parlera donc à tous. Fracassés est une pièce sur le passage à l’âge adulte et la vie en général portée par trois jeunes au milieu de la vingtaine. En proie à des égarements existentiels, ils prennent soudain conscience du temps qui passe et se retrouve coincés entre envie d’avancer et mélancolie : « on est tous en train de regretter les décisions qu’on a jamais eu le courage de prendre » (p.80). La drogue omniprésente dans l’environnement des personnages n’aide en rien : « Regarde-nous, en train de gober toutes ces petites pilules du bonheur pour pouvoir se sourire sans baisser les yeux. » (p.65)

La question du bonheur obsède nos trois amis qui n’ont de cesse de se demander s’ils sont heureux. Mais pour être heureux encore faudrait-il savoir ce qu’est le bonheur, voilà pourquoi Ted nous en donne sa définition : « Le bonheur, c’est pas avoir ce que tu veux quand tu veux, en faisant un minimum d’efforts – c’est apprécier ce que tu as déjà. » (p.65) Si Ted, Danny et Charlotte paraissent à première vue soudés, ils ont pourtant l’air, à travers leurs nombreux apartés, de se sentir seuls. La solitude peut alors sembler être un mal générationnel : « TROIS. On s’accroche tellement à nos masques, / UN. Qu’on se retrouve seuls, au milieu des autres, séparés des nôtres. » (p.19) En toile de fond, les personnages semblent finalement se demander qui ils sont, en témoignent les nombreux surnoms qu’ils s’attribuent. Une autre préoccupation de nos personnages en quête de sens est celle du travail. Mais si Charlotte démissionne de son poste d’enseignante, c’est déterminée à changer les choses qu’elle finit par y retourner. Pour grandir il faut d’abord passer par une perte totale de repères. Bien que cette dernière nous fasse osciller entre optimisme et pessimisme, « L’espoir fait vivre, mais pas longtemps. » (p.82), elle nous fait réfléchir à nos motivations. Loin de tomber dans le fatalisme, les personnages résistent avec rage et lutte pour nous transmettre leur ressenti sincère. Si le lecteur en saura finalement peu sur Tony, « TED. Bah, on a passé des années à parler ensemble, mais y a pas un mot dont je me souvienne » (p.39), il y gagnera en humanité.

 [1] Cf. Entretien de Kate Tempest avec Nicholas Wroes, The Guardian

Delphine Alves Dos Santos, 2e année, Édition-Librairie, 2018-2019

Sources 
Site  éditeur de la version anglaise
Site  éditeur de la traduction française
Wroes Nicholas : Entretien avec Kate Tempest (2014)

Biographie de l’auteur

Nationalité : Anglaise

Née à : Brockley (banlieue londonienne), 1985.

De son vrai nom Kate Calvert, Kate Tempest est performeuse, chanteuse/rappeuse, musicienne, auteur/dramaturge/poète et activiste sociale. Elle a été nominée pour ses deux albums dans le cadre du Prix Mercure et elle est cette année en lice pour le prix du meilleur artiste solo féminin britannique.

Bibliographie complète
Écoute la ville tomber, Rivages, 2018, premier roman (The Bricks that Built the Houses, Bloomsbury Circus, 2016)
Running Upon The Wire, Bloomsbury, 2018
Hold your own¸ Picador, 2014
Hopelessly Devoted¸ Bloomsbury, 2014
Les Nouveaux Anciens, L’Arche, 2017, poème épique urbain,  prix Ted Hugues de poésie en 2013 (Brand New Ancients, Picador, 2013)
Everything Speaks In Its Own Way, Zingaro Books, 2012 (recueil de poésie des textes déclamés sur scène par Kate Tempest)

Pour aller plus loin
Sur la pièce :
représentée à Paris dans une mise en scène de Gabriel Dufay.

Sur l’auteur :
Discographie : Everybody Down, 2014 et Let Them Eat Chaos, 2016
Morceau  Europe is Lost (Let Them Eat Chaos)