Littérature française

Olivier BLEYS, Concerto pour la main morte

Olivier BLEYS, Concerto pour la main morte

Albin Michel, 2013
ISBN 2226249661

 Des vertus de la Sibérie contre les maux du pianiste

 À Mourava, petit village de Sibérie centrale échoué sur la rive de l’Ienisseï, les visiteurs étrangers sont rares. Ici, « il n’y que deux façons de passer le temps […] : c’est l’alcool et les histoires. » (p.68) Vladimir Golovkine, un des rares à s’en tenir aux secondes, ne rêve que de partir et de voir du pays. À 65 ans, cet humble moujik a exercé tous les métiers imaginables dans ce hameau perdu : bûcheron, ramoneur, arracheur de dents… jusqu’à ce que son obsession des déchets le convertisse en éboueur bénévole, passant ses journées à ramasser les sacs plastiques, pneus crevés et bouteilles vides qui, non moins qu’en des contrées plus civilisées, jonchent les abords de la bourgade. Seul à lutter contre le fatalisme général, il estime en avoir assez vu. Seulement voilà, dans ce monde reculé dont les 63 habitants vivent de débrouille et de samogon, sorte de vodka frelatée, quatre mille roubles ne se trouvent pas sous la patte d’un ours. C’est, selon ses calculs, le prix d’une cabine troisième classe à bord de l’Alexander Matrosov pour les cinq jours de voyage qui lui permettraient de rallier Krasnoïarsk, la métropole en amont du fleuve. Vladimir n’a jamais détenu une telle somme…

Faute de pouvoir fuir vers l’inconnu, c’est l’inconnu qui débarque chez lui, sous la forme d’un drôle de Français accompagné d’un… piano. Du jamais-vu à Mourava. Outre le gîte et le couvert, que vient chercher ici cet étrange petit homme ? Colin Cherbaux, 48 ans, pianiste à la carrière pour le moins confidentielle, est rapidement connu au village non seulement pour sa musique, qui fait profiter les locaux d’un divertissement inespéré, mais aussi pour le mystérieux syndrome qui affecte sa main droite. Un morceau lui résiste en effet de façon inexplicable : après quelques mesures du Concerto n°2 en do mineur de Rachmaninov, sa main refuse de poursuivre et l’harmonie des notes tourne brutalement au chaos. Trouble fonctionnel, diagnostiquent les thérapeutes de son pays… peut-être les forêts de Sibérie recèlent-elles des réponses plus profondes sur les origines de son mal.

Écrit à la suite d’une croisière le long de l’Ienisseï, à laquelle Olivier Bleys a participé en 2012, ce court roman aux allures de fable mêle ancrage dans un réel observé par l’auteur et déploiements de créativité, notamment à travers ses personnages pittoresques : Vladimir l’écolo, collectionneur de « quincaille » ; Sergueï l’ivrogne accompagné de ses truies ; Sveta la guérisseuse aveugle qui reconnaît ses plantes médicinales à l’odeur ; Oleg l’ermite, ancien cosmonaute reconverti en hypnothérapeute… La langue riche, chamarrée de ces Russes au bon cœur réchauffe leur quotidien fruste, parfois sordide. Émaillé d’images inventives et parfois triviales, ce récit tout en contrastes n’en fait pas moins sentir le tragique de leur condition, prise dans les glaces d’un décor qu’un Romantique eût qualifié de sublime : « Tournant le dos au fleuve, on faisait face à la forêt ; tournant le dos à la forêt, on affrontait le fleuve, qui ne coulait guère qu’une centaine de jours par an et, le reste du temps, tendait un pont de glace aux rives opposées. Autant l’écrire : dans ce duel monumental entre l’arbre et l’eau, le village de Mourava comptait presque pour rien. Ce n’était guère qu’une déchirure du ruban noir des conifères et son reflet, une intrusion sans force dans l’étalement des eaux glissant vers l’océan Arctique. » (p.10) Dans ce village du bout du monde, la raison ne résiste pas à l’alcool, à l’oisiveté, à l’isolement, et même les cerveaux les moins imbibés trouvent un exutoire dans une excentricité confinant à l’absurde, chacun à sa manière. Il faut bien s’occuper, quoi qu’en dise Vladimir :

« L’espoir, c’est bon pour vous, les étrangers. Il y a longtemps qu’en Sibérie, nous n’avons plus cette friandise en magasin. » (p.112)

Sous la forme d’une histoire dont la simplicité n’enlève rien à la beauté poétique, Olivier Bleys nous livre dans son style plein de relief une leçon de vie, quelques éclats d’un bonheur rude, une boule de neige dans la figure. À mille lieues de tout pathos, la valeur de l’entraide et de la connaissance de soi prennent tout leur sens dans l’existence autrement pesante des habitants de Mourava. Présence constante et morne malgré l’humour dont le froid ne les prive jamais complètement, l’attrait puissant de l’alcool et de la résignation face à la médiocrité du quotidien crée des anti-héros pleins d’humanité, en perpétuelle lutte intérieure. Invitation à la persévérance, ce récit inspiré d’un voyage nous parle de ce qu’une dose d’aventure peut apporter pour dérouiller l’imaginaire et se libérer des entraves du destin. Rachmaninov lui-même n’avait-il pas composé son Concerto n°2 au sortir des affres d’une longue dépression ? À travers le jeu peu ordinaire d’un pianiste qui, en se retirant sous ces latitudes nordiques, pénètre peut-être enfin son univers propre, la magie de la musique se déploie en des lieux inaccoutumés, prouvant que chacun peut se réinventer… et que l’on trouve des mélomanes jusqu’au fond des forêts.

C.G., AS, Bibliothèques-Médiathèques, 2018-2019

Sources
Pour la biographie de l’auteur :  son site [consulté le 17/11/2018]
Article de France Musique sur Rachmaninov [consulté le 17/11/2018]

Biographie de l’auteur

Nationalité : française

Né à : Lyon (1970).

À 48 ans, Olivier Bleys est l’auteur d’une trentaine de livres : romans, essais, récits de voyage et bandes dessinées. Quand il n’écrit pas, il parcourt le monde à pied, ou fait simplement le tour de la ville d’à côté. Le reste du temps, il est également scénariste multimédia, conférencier, formateur et pianiste. Il a été nommé Chevalier des Arts et des Lettres en 2014.

Bibliographie non exhaustive
Pastel, Gallimard, 2000. Prix François Mauriac de l’Académie française.
Le Maître de café, Albin Michel, 2013. Grand Prix du Roman de la Société des Gens de Lettres.
Discours d’un arbre sur la fragilité des hommes, Albin Michel, 2015. Prix Amic de l’Académie française ; sélectionné pour le prix Goncourt.

Pour aller plus loin
Concerto n°2 de Rachmaninov, interprété par Evgeny Kissin :

 

 

 

 

 

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