Littérature africaine, Littérature djiboutienne, Littérature française

Abdourahman A.WABERI, La Divine Chanson

Abdourahman A.WABERI,
La Divine Chanson

 

Zulma, 2015.
Prix Louis Guilloux, 2015.
ISBN 9782843047329

Divins auteurs

Laissez-vous porter par la prose mélodieuse de Abdourahman A. Waberi et parcourez l’univers onirique de Sammy l’enchanteur. La Divine Chanson nous fait entendre le monde à travers une voix nouvelle, celle d’un artiste énigmatique, au destin tumultueux mais qui a su indéniablement marquer son temps grâce à son talentueux chant.

« Je m’appelle Paris. Je ne suis pas juste un chat roux. Je suis le vieux chat du prodige Sammy Kamau-Williams, c’est son histoire que je vais vous conter si toutefois elle n’est pas encore parvenue à vos chastes oreilles. » (p 13)

Ainsi débute cet étourdissant roman, emmené par Paris, intrépide aventurier, qui saura nous accompagner dans les pas de son fidèle partenaire. Inséparables, ils auront conquis des territoires hostiles, où la critique, la rumeur et l’égoïsme humain règnent irrévocablement. Ils se seront dressés contre les malheurs de la vie, incarnant une lutte indéfectible face aux changements incessants de notre triste terre.

Du Tennessee au Mississippi en passant par Paris et Berlin, Sammy Kamau-Williams a su imposer son art au-delà des frontières, et entraîner des foules entières, au rythme d’un jazz saisissant. Un personnage aux nombreuses qualités nous est alors présenté par notre irrésistible conteur :

« Attention Sammy n’est pas seulement musicien. Il est aussi poète visionnaire, écrivain précoce, militant politique de la première heure. […] Cet homme-là, vous êtes des centaines de milliers à l’aduler, à l’écouter depuis des années, bénis par sa musique. » (p.130)

John Coltrane, Miles Davis, Charlie Parker, ses prédécesseurs, lui auront ouvert la voie, celle de la New Thing, d’une liberté musicale inépuisable, qui aura tiré ses forces des précieuses fondations du blues, « À tous égards, Sammy est fils du blues. Poètes ambulants, les chanteurs de blues issus du delta du Mississippi, colportaient de bourg en bourg la mémoire de la souffrance des esclaves tout en frayant avec les personnages de la Bible et les mânes des forêts africaines. » (p143). Ses musiques auront été une source profonde d’engagement envers la communauté noire, une inspiration pour les multiples mouvements d’opposition qui se sont succédés aux États-Unis depuis les années 60. The revolution will not be televised, un titre emblématique, au rythme effréné et engagé, confronte le pouvoir des mots, aux discours parfois trop superficiels.

Une âme égarée

L’œuvre inestimable d’une vie a été recueillie dans cet ouvrage, aux douces et poétiques tonalités. La narration nous invite à la découverte de cet interprète aux mystères insoupçonnables. Discrètement plongées dans son intimité, des personnalités singulières se dessinent alors, des êtres mythiques qui auront contribué à la naissance de ce célèbre musicien. « Elle s’appelait Lily. Lily Williams. Elle avait atteint l’âge de mille âmes. Lily était, est et Lily restera la grand-mère maternelle de l’enfant qui sera connu plus tard sous le nom de Sammy Kamau-Williams. » (p131). Telle est cette femme qui apparaît symboliquement dans ce récit, attachée précieusement à l’enfant qu’elle a tant aimé. Des faits de vie, des anecdotes, des souvenirs défilent, se croisent et s’égarent, commentés par Paris, un narrateur gracieux et attachant.

La Divine Chanson est bien plus qu’une simple biographie, c’est une fresque familiale, amicale et artistique où Papa Legba, Sappho LeDuc, Reginald Kamau, Bobbie ou bien encore Lily sont réunis pour des temps désormais indéfinis. Les mots, les vers et les refrains sont dorénavant soigneusement ancrés sur les impérissables pages du temps.

Sammy, plus communément nommé Gil Scott-Heron, a été une figure incontournable du jazz d’après-guerre. Abdourahman A.Waberi lui rend ici hommage, sous les dires de son loyal acolyte,  qui nous aura merveilleusement conté l’histoire de cet homme à la fin néanmoins tragique.

« De toutes ses fibres, il voulait lever son peuple, laisser une œuvre musicale tout en cassant les jointures de la machine diabolique du capitalisme. Il est parvenu, avec ses mots, à se faire guérisseur, prophète, meneur. Chasseur de djinns. Et ce n’est pas tout. » (p.52).

Nous assistons à l’ultime représentation de Sammy l’enchanteur. Juste et sincère, elle se déroule gracieusement devant des lecteurs apaisés.

Lucille Bouquely, 2A, Edition-Librairie, 2018-2019.

 Sources
Site de l’éditeur, consulté le 07/10/18.
Page du festival Les Francophonies en Limousin, consulté le 07/10/18.

Biographie de l’auteur :

Nationalité : franco-djiboutienne.

Né à : Djibouti (1965).

Il quitte le Djibouti en 1985 pour poursuivre ses études en France et obtient un DEA de littérature anglaise. Il a longuement écrit sur son pays d’origine, livrant parfois un regard critique, comme en témoignent ses premiers ouvrages. Aujourd’hui il enseigne les littératures françaises et francophones au George Washington University à Washington DC.

Bibliographie
Le Pays sans ombre (nouvelles), Le Serpent à plumes, 1994.
Cahier nomade (nouvelles), Le Serpent à plumes, 1996.
L’œil nomade : voyage à travers le pays Djibouti, CCFAR/L’Harmattan, 1997.
Balbala, Le Serpent à plumes, 1998.
Moisson de crânes, Le Serpent à plumes, 2000.
Les Nomades, mes frères vont boire à la Grande Ourse (poème), Pierron, 2000.
Rift, routes, rails, Gallimard, 2001.
Transit, Gallimard, 2003.
Aux États-Unis d’Afrique, Jean-Claude Lattès, 2006.
Passage des larmes, Jean-Claude Lattès, 2009.

Pour aller plus loin
Sur Gil Scott-Heron :
Site officiel.
Entretien, BBC, 2009.
Chanson « The Revolution will not be televised » :

Sur le jazz
Gailly Christian, Un soir au club, éditions de Minuit, 2001.
Gerber Alain, Une année sabbatique, Éditions de Fallois, 2013.

 

 

 

 

 

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