Littérature américaine

John IRVING, Avenue des mystères

JOHN IRVING,

Avenue des mystères

Traduit de l’anglais par Olivier Grenot et Josée Kamoun
Titre original: Avenue of Mysteries, Simon & Schuster, 2015
Seuil, 2016
ISBN 978-2021299786

Une invitation au voyage

« Il avait vécu deux vies, deux vies distinctes et indépendantes : une première vie mexicaine, pendant son enfance et sa prime adolescence, et puis, après son départ du Mexique – il n’y était jamais retourné –, une seconde, américaine celle-là, dans le Midwest. » (p.8).

Cette dichotomie va guider toute l’histoire de notre personnage principal. Célèbre romancier américain, Juan Diego Guerrero, l’anti-héros de l’Avenue des mystères, décide d’entreprendre un voyage mémoriel aux Philippines. Revivant son adolescence au travers de rêveries, il nous ballote entre Mexico, New York et Manille, entre son présent et son passé. Et quel passé ! Délaissés par leur mère, femme de ménage chez les jésuites le jour, prostituée la nuit, sa sœur et lui vivent dans une décharge non loin de Mexico. Juan Diego est boiteux et est le seul à comprendre l’étrange babil de sa sœur, Lupe. Leur équipée pourrait sembler mal partie, mais voilà, ce sont des lecteurs. Elle lit dans les pensées, lui dans les livres qu’il extrait des piles de détritus. Ces facultés vont grandement affecter leurs destinées respectives. Si cette enfance peut paraître misérable, elle n’est absolument pas décrite comme telle. D’ailleurs la tragédie n’est jamais aussi simple avec Irving. On se rappelle son Hôtel New Hampshire, dans lequel le décès de la mère est expédié en une ligne, alors que celui du chien occupe une place centrale dans tout le roman. Il bouleverse la hiérarchie entre les événements, et tend à développer les conséquences des petits cahots et des petits bonheurs de la vie, plutôt que l’évidence tragique de la perte d’un proche. Cela apporte un grand charme à ses histoires, où le quotidien est toujours vu comme extraordinaire.

De chaleureuses retrouvailles

Ce quotidien qu’il développe dans l’Avenue des mystères, il le connait bien. En effet le parallèle semble évident, tant le héros, un auteur de romans d’âge mûr, ressemble à l’auteur. Cela lui permet d’aborder les tracas de l’âge, les problèmes cardiaques, ou encore les troubles de l’érection, qui assaillent assez universellement les hommes à ce stade de leur vie. Ainsi on perçoit entre les lignes une sorte de bilan, comme s’il se retournait sur sa vie, sa carrière, son art. Il décrit son métier comme une façon d’être. Pour lui, « l’imagination n’est pas un robinet qu’on ferme à la fin de la journée, quand on pose son stylo » (p.355).

Selon lui, l’imaginaire fait partie de chaque instant de la vie, et la vie fait partie de l’imagination. En effet il aborde dans ce quinzième roman ses thèmes favoris largement inspirés de sa propre expérience.

Né en 1942 aux Etats-Unis, il est élevé par sa mère et son père adoptif, professeur d’université. Il n’a pas cherché à connaître son père biologique avant ses 60 ans, après le décès de son géniteur. Ainsi la thématique de la mère élevant seule ses enfants est omniprésente chez Irving, et l’Avenue des mystères ne déroge pas à la règle. On remarque la modernité de la vision de l’auteur sur la femme. Il les considère même comme des êtres supérieurs, comme dans cette phrase de l’Avenue des mystères : « Contrairement aux hommes, les femmes sont de vraies lectrices, il l’avait toujours su…. Elles ont cette aptitude à être touchées au plus profond d’elles – mêmes par une histoire ». Dans son fameux Le monde selon Garp comme dans notre roman, les personnages féminins sont toujours là pour prendre le héros par la main. Héros qui se placent ainsi aux antipodes d’un James Bond. Les hommes apparaissent démunis et dominés par ces figures à la fois fortes et tendres, maternelles et sensuelles. Les personnages de Dorothy et Myriam que Juan Diego rencontre à Manille sont l’essence même de ces femmes intelligentes et déterminées, en pleine possession de leur sexualité. Elles trouvent naturellement leur place au sein de la galaxie de protagonistes qui gravitent autour de ce roman.

Eloge de la différence

« Tandis que le patron de la décharge espérait un miracle, un de ceux dont il croyait la Vierge capable, le nouveau missionnaire américain était sur le point d’en devenir un, et des plus crédibles, dans la vie de Juan Diego, lui qui n’était pourtant pas un saint mais un sacré condensé de fragilités humaines. » (p.80).

Ajoutez une prostituée transsexuelle dont la vulgarité n’a d’égale que la sagesse, ou encore un lubrique dresseur de lions, et vous aurez une bonne idée des figures qui peuplent les souvenirs de Juan Diego Guerrero. Irving prend un grand plaisir, partagé, à développer ses personnages. Pas de figurants dans ses romans. Un simple chauffeur de taxi qui ne fait que passer va être doté d’une véritable identité. Ainsi un grand nombre d’individus loufoques et adorables forment ce joyeux bazar qu’est L’avenue des mystères. A la manière d’un Wes Anderson, dans Moonrise kingdom par exemple, Irving tient à nous montrer combien les gens normaux sont uniques, intéressants et finalement exceptionnels.

On retrouve donc dans ce quinzième roman le style caractéristique de John Irving, sans jamais s’en lasser. Aucune grande leçon sur la vie ne nous est révélée quand on referme cet ouvrage. Et pourtant on a un peu plus hâte d’aller voir ce que l’avenir a d’incroyable en réserve, d’arpenter cette avenue des mystères que peut être la vie.

Olivier Garnaud, AS, Bibliothèques-Médiathèques, 2018-2019

Sources
Pour la biographie de l’auteur : Site de l’éditeur [consulté le 11/09/2018]

Biographie de l’auteur :

Nationalité : américaine.

Né à : Exeter (New Hampshire, 1942).

John Irving est né en 1942 et a grandi à Exeter (New Hampshire). Avant de devenir écrivain, il songe à une carrière de lutteur professionnel. À vingt ans, il fait un séjour à Vienne. Puis, de retour en Amérique, il travaille sous la houlette de Kurt Vonnegut Jr à l’Atelier d’écriture de l’Iowa. Premier roman en 1968 Liberté pour les ours!, suivi d’Un mariage poids moyen et de L’Épopée du buveur d’eau. La parution du Monde selon Garp est un événement. Avec L’Hôtel New Hampshire, L’Oeuvre de Dieu, la Part du Diable, l’auteur accumule les succès auprès du public et de la critique. Aujourd’hui John Irving partage son temps entre le Vermont et le Canada.

 Bibliographie de l’auteur
Le Monde selon Garp, Seuil, 1980
L’Hôtel New Hampshire, Seuil, 1982
La quatrième main, Seuil, 2002

Pour aller plus loin :
 Bande-annonce de l’adaptation au cinéma du roman Le monde selon Garp.
Moonrise Kingdom, Wes Anderson, 2012.

 

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