Littérature américaine

Jean HEGLAND, Dans la forêt

Jean HEGLAND,

Dans la forêt

 

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josette Chicheportiche
Titre original : Into the forest, Ed Calyx, 1996
Gallmeister, 2017
ISBN 978-2-35178-142-5

 

Apprendre à vivre autrement

En 1996 paraît aux Etats-Unis, Dans la Forêt, le premier roman de Jean Hegland dont le succès est retentissant. En effet, c’est après avoir essuyé plusieurs refus d’éditeur que Jean Hegland, alors professeur, réussit à faire éditer son livre aux éditions Calyx. Partageant aujourd’hui sa vie entre l’écriture et l’apiculture au cœur des forêts de Californie du Nord, elle continue de défendre ardemment la nature, comme elle le fait si bien dans son roman.

La nature au cœur du roman

Car c’est une véritable ode à la nature que Jean Hegland nous fait avec Dans la forêt. Pour cela, elle se concentre sur la relation quasi-fusionnelle entre deux sœurs qui luttent pour survivre à l’effondrement de la société. Chacune s’accrochant à sa passion, la danse pour Eva et la lecture pour Nell, elles apprendront à grandir autrement et à apprivoiser la forêt qui les entoure. Cette même forêt qu’elles ont toujours connue, avec laquelle elles ont grandi, devient, au fil du récit, un personnage à part entière. Nell, par ses lectures, tentera d’apprendre à la connaitre, et, en prenant conscience de son ignorance, nous montrera l’étendue de la nôtre. Nell a « vécu dans une forêt de chênes toute [sa] vie, et il ne [lui] est jamais venu à l’idée qu[‘elle] pouvai[t] manger un gland » (p.227). « Comment ai-je pu vivre ici toute ma vie et en savoir si peu ? » (p .222) se demande-t-elle, et cette question résonne en nous comme une remise en question brutale. Alors que les temps sont si graves, que la forêt disparait et que le temps se dérègle, nous n’avons toujours que très peu conscience de la beauté, de l’importance de la nature et des ressources qu’elle détient. Nell et Eva apprendront donc à se servir dans cette forêt imposante et parfois hostile pour se nourrir, se battre et se soigner. A travers ses expériences, Nell, la narratrice nous conte une formidable fable écologique au message puissant et universel qui fait l’effet d’un coup de poing au lecteur.

Une brillante dystopie

Cet effet coup de poing est d’autant plus fort que la remise en question qu’il impose est crédible. En effet Dans la forêt est une formidable dystopie, bien loin de celles que l’on rencontre habituellement. La « fin du monde » qui est ici décrite n’est pas due à une catastrophe naturelle aux effets dévastateurs, à une soudaine épidémie, ou à d’autres perturbations aux raisons plus incongrues. Non, ici la raison de cette fin du monde est bien plus vraisemblable, puisqu’elle est le résultat d’un monde de surconsommation, tiraillé par le terrorisme, une guerre lointaine et des conditions météorologiques instables, tout autant de phénomènes actuels qui nous touchent donc particulièrement. L’électricité ne marche plus, l’essence manque, les magasins sont dévalisés et la méfiance règne alors que personne ne sait exactement ce qu’il se passe, ni les raisons de cet effondrement. Nell et Eva, qui vivaient déjà dans un lieu reculé, en viennent à se demander si elles ne seraient pas les deux dernières personnes au monde et se déconnectent peu à peu de la réalité. Le réalisme de la situation nous donne un sentiment d’urgence et l’inquiétante impression de devoir se préparer dans un futur proche à vivre une situation similaire.

Un récit immersif

Si nous sommes autant touchés par ce récit, c’est aussi parce que Dans la forêt est un roman très immersif, dans lequel le lecteur s’oublie, s’efface facilement au profit de Nell, la narratrice. Celle-ci écrit dans un journal intime offert par sa sœur pour leur premier Noël seules et, partant du principe que la civilisation est perdue et que donc personne ne pourra jamais le lire, ne cache rien et révèle sans pudeur, jusqu’au plus intime, sur sa sexualité, ses sentiments et ses pensées. Et ses émotions sont si puissantes, ses expériences si profondes que le lecteur ressent l’urgence de la survie, l’émerveillement des découvertes, l’angoisse, la haine, mais aussi l’amour et l’espoir. Cette impression de communion est due à une écriture saisissante, à la fois naturelle, à la façon parfois d’une simple conversation, et très poétique. Les descriptions sont si précises et réalistes que l’on sent, on entend, on voit la forêt, la maison. Nell, dans ses raisonnements parfois crus et sans filtres, nous plonge dans sa réalité. Ainsi, sa réflexion sur son père invoque une vérité universelle et pourtant souvent dure à admettre :

« J’ai imaginé le visage de mon père boursouflé, s’affaissant sous son poids de terre. J’ai imaginé les asticots qui grouillaient, les liquides épais, la putréfaction. Et pourtant, mes visions ne contenaient aucune horreur. Et après ? ai-je pensé. Nous chions quand nous sommes en vie, et nous pourrissons quand nous sommes morts. C’est la nature. C’est notre nature. » (p.268)

Grandir autrement

Mais ce roman est aussi un vrai roman d’apprentissage et d’aventure, qui maintient un certain suspens et nous grandit. En effet, durant tout le récit, une des principales questions est « Est-ce une situation passagère ou définitive ? L’électricité va-t-elle revenir ? », et chaque étape de l’évolution des deux sœurs est contée à la façon d’une aventure. Le développement du récit suit aussi ce principe, partant d’une situation confuse vers une fin qui, si elle n’est réellement claire, minimise l’importance d’apporter une réponse à chaque question. En effet, la confusion est partout dans ce récit. On sait dès le début que Nell et Eva sont seules, sans savoir réellement où sont leurs parents, sans vraiment comprendre quelle catastrophe a bien pu les toucher. Pour éclaircir ces points, Nell revient dans le passé plusieurs fois, et parfois de façon assez abrupte, laissant le lecteur confus quant à la temporalité des réflexions de la narratrice. Cette confusion se fait aussi quant à la réalité des deux sœurs, de ceux qu’elles vivent, si loin de ce que compte le peu de rumeurs qui leur parviennent. Si toutes ces questions semblent avoir leur importance au début, l’évolution des deux sœurs les amène à simplement accepter cette situation. Plutôt que de chercher à retrouver leur vie passée, elles font le choix de s’adapter. Elles nous transmettent ainsi un véritable message d’espoir, l’espoir en la possibilité de vivre une vie différente, dans la forêt…

C.Rullaud, 1A, Edition-Librairie, 2018-2019

Sources :
Pour la biographie de l’auteur :
Site éditeur [consulté le 03/12/18]
Site de l’auteur [consulté le 05/12/18]

Biographie de l’auteur 

Nationalité : américaine

Née en 1956. 

Jean Hegland est une écrivaine américaine dont le premier roman Into the forest, obtient un succès international. Anciennement professeur, elle ne se consacre aujourd’hui plus qu’à son métier d’écrivain et sa passion pour l’apiculture

Bibliographie exhaustive :
Into the Forest, Calyx, 1996
Windfalls, Atria Books, 2004
Still Time, Arcade, 2015

Pour aller plus loin :
Sur le roman
Film Dans la Forêt de Patricia Rozema (2016)

Sur l’auteur
Site de la Radio Télévisions Suisse

Sur le même roman voir la critique de M.L.

 

 

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