Littérature française

Laetitia COLOMBANI, La Tresse

Laetitia COLOMBANI, La Tresse

Ed. Grasset, 2017.
ISBN 978-2-253-90656-8

Scénariste et réalisatrice de formation, Laetitia Colombani a un rapport particulier avec l’écriture. A tout juste 25 ans, elle sort son premier long-métrage A la folie… pas du tout. Par la suite, elle s’essaye à d’autres formes d’écritures (théâtre, comédie musicale). C’est en travaillant avec un écrivain sur l’adaptation cinématographique d’un de ses romans, qu’elle lui fait lire un manuscrit qu’elle a écrit quelques mois plus tôt. Conquis, il la met en relation avec son éditrice de chez Grasset, et en 2017, Laetitia Colombani sort son premier roman La Tresse.

Trois destins de femmes face aux épreuves de la vie

« Tresse : n. f. Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés » (p. 11)

Cette définition qui débute le roman est révélatrice de sa structure puisque l’on suit l’histoire de trois femmes, qui n’ont, à première vue, rien en commun. C’est avec Smita que l’action se met en place. Indienne, elle vit à la périphérie du village de Badlapur, dans un cadre social des plus démunis. Parce que oui : Smita est une Intouchable : « hors caste, hors système, hors tout » (p.15). Par ce statut, elle effectue un travail qui la répugne : « elle ramasse la merde des autres à mains nues, toute la journée » (p. 16). Chaque jour, elle effectue sa tournée dans une vingtaine de maisons de la caste des Jatts, pendant que son mari chasse les rats dans leurs champs. Ces travaux arrivent à peine à subvenir à leurs besoins, mais ils n’ont pas le choix : c’est leur place au sein de la société indienne, leur karma. Ils ont une petite fille de six ans à peine, Lalita. La coutume veut que Smita lui montre son futur travail à cet âge, le même travail que le sien. Cependant, celle-ci nourrit d’autres desseins pour sa fille.

La seconde histoire nous emmène à Palerme, en Sicile. Giulia a la vingtaine et a fait le choix de quitter le lycée pour travailler auprès de son père. Cadette d’une fratrie de trois enfants, elle est la seule à vouloir reprendre le flambeau de l’atelier familial des Lanfredi. Elle participe ainsi à la tradition : « la cascatura, cette coutume sicilienne ancestrale qui consiste à garder les cheveux qui tombent ou que l’on coupe, pour en faire des postiches ou perruques » (p. 26). Son père est alors victime d’un accident de scooter, la laissant gérer seule l’atelier et les quelques ouvrières qui y travaillent. Accablée par le chagrin, Giulia découvre la vérité cachée par son père.

Enfin, dans la troisième histoire, nous suivons Sarah brillante avocate à Montréal au Canada. Elle mène sa vie d’une main de maître : elle est associée au sein d’un cabinet réputé, elle habite un quartier aisé et a trois enfants qu’elle élève seule avec l’aide de Ron, qui occupe le rôle de nounou à domicile et l’aide dans toutes les tâches domestiques. Elle est une travailleuse acharnée à la réputation solide et met un point d’honneur à séparer sa vie privée de sa vie professionnelle. Cependant, il y a une ombre au tableau : « la culpabilité était sa vieille compagne, qui s’imposait partout sans y être invitée » (p. 37). En tant que working-girl, Sarah n’a que peu de temps à consacrer à ses enfants ce qui la ronge de l’intérieur. En outre, une nouvelle va bouleverser sa vie.

Laetitia Colombani nous livre ici des portraits de femmes qui s’inscrivent dans le monde contemporain, à travers différentes sociétés, sans fil conducteur en apparence. Le récit se découpe en de courts chapitres qui relatent les histoires de nos trois personnages principaux chacun à leur tour. Cette mise en scène est efficace et retient le lecteur qui veut en savoir plus à chaque fin de partie. De plus, le style d’écriture se met au service du récit et semble s’adapter au rythme de vie des personnages : les phrases s’allongent pour accompagner la tranquillité de la vie de Giulia à Palerme, alors qu’elles deviennent plus courtes, et s’enchainent dans un rythme effréné exprimant le temps millimétré dans la vie de Sarah.

 Des histoires entrelacées

Pour voir sa fille échapper à sa condition, Smita s’est arrangée pour la faire entrer à l’école et ainsi lui offrir une éducation qu’elle n’a pas reçue. Hélas, le précepteur l’ayant acceptée dans sa classe ne la destine à rien d’autre que faire des tâches domestiques. Smita voit ses rêves se briser et semble devoir se résigner. Giulia, de son côté, découvre que l’atelier de son père est au bord de la faillite et qu’il ne peut subsister qu’un mois de plus, alors que celui-ci est dans le coma. De surcroît, un charmant étranger vient chambouler sa vie déjà sens dessus dessous. Quant à Sarah, une banale visite chez son gynécologue l’alerte sur une grosseur dans son sein gauche. Une batterie de tests plus tard, l’annonce tombe tel un couperet : elle a un cancer du sein. Sa descente aux enfers ne fait que débuter.

Les trois récits prennent une autre ampleur à mesure que l’action s’affirme. L’auteur met nos héroïnes face à de rudes épreuves et les plonge dans des doutes insoutenables. Le lecteur ne peut que se prendre d’empathie pour ces destins sur le fil du rasoir et attendre le dénouement sans lâcher le livre à mesure que l’écriture s’emballe en résonance avec les décisions de ces femmes.

Récompensé par le prix Relay en 2017, ce premier roman est une ode à la force que peut témoigner une femme devant un sort injuste et qui semble nous submerger. Car nos trois protagonistes décident de se battre et de prendre leur destin en main, même si cela est au prix de quelque chose auquel elles sont attachées. Marquée par de grands rôles féminins depuis son enfance, notamment au cinéma, Laetitia Colombani entrelace ces destins à ce moment précis et déclarera dans une interview : « Je dédie mon travail à […] celles qui aiment, enfantent, espèrent, tombent et se révèlent, mille fois, qui plient mais ne succombent pas. »

Cinéaste avant tout, l’auteur est en train d’écrire le scénario d’adaptation de son roman et signe dans un autre registre une réécriture de l’histoire de Smita et sa fille dans un roman jeunesse qui est paru en novembre 2018, illustré par Clémence Pollet.

Aurore Boitard, AS, Bibliothèques-Médiathèques, 2018-2019

Sources :

 

Nationalité : France

Née à : Bordeaux, 1976

Laetitia Colombani est scénariste et réalisatrice, elle sort son premier long-métrage A la folie… pas du tout en 2002. Elle touche également au théâtre. Elle sort son premier roman en 2017, La Tresse.

 

Filmographie non exhaustive :
2002 : A la folie… pas du tout
2008 : Mes stars et moi

 Pour aller plus loin :
Rencontre avec Laetitia Colombani

 

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