Littérature américaine

Emily St. John MANDEL, Station Eleven 

Emily St. John MANDEL, Station Eleven 

 Traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Cherge. 
Rivages, 2016.
Rivages poche, 2018.
ISBN: 978-2-7436-4200-6 

Reconstruire l’Humanité par les Arts 

 Et si l’humanité était presque entièrement décimée par un virus ? Comment survivrait-on sans le confort et la technologie ? Comment se reconstruire en ayant connu le cataclysme à l’âge adulte ? Comment élever les enfants ? S’adapteraient-ils mieux que les aînés dans un monde qu’ils auraient toujours connu ? Les religions existeraient-elles toujours ou verrait-on évoluer des sectes anarchistes ? Quelle place occuperaient les arts littéraires et la musique ? 

À travers Station Eleven, paru en France en 2016 chez Rivagesla romancière canadienne Emily St John Mandel quitte le genre du roman policier dans lequel elle s’est distinguée avec ses trois précédents romans Dernière nuit à Montréal (2009), On ne joue pas avec la mort (2010) et Les variations Sebastian (2013) pour sa première œuvre de science-fiction. Finaliste du National Book Award, primée au Arthur C.Clark, elle a également obtenu le Prix des Libraires du Québec en 2017 pour son récit post-apocalyptique. 

Lautrice nous questionne, grâce aux personnages de son roman choral, plausible à en faire peur, sur notre confort de vie actuel et émet l’hypothèse que tout pourrait s’arrêter du jour au lendemain. Ses personnages évoluent en trois temps : avant, pendant et après le cataclysme. Certains survivront, d’autres non. Certains s’adapteront et d’autres pas. Le monde, devenu hostile, n’épargnera personne… 

 « Il n’avait jamais connu un homme aussi doué pour l’euphémisme. Si Hua disait qu’il s’agissait d’une épidémie, c’est que le mot épidémie n’était pas assez fort. » (p.37) 

Nous sommes dans une salle de théâtre à Toronto. Arthur Leander, acteur et comédien célèbre, interprète Le Roi Lear de William Shakespeare avant de s’effondrer sur scène. On ne parvient pas à le ranimer, et l’homme s’éteint. Deux jours plus tard, une épidémie fulgurante passe déjà au stade de pandémie : la quasi-totalité de l’humanité est ravagéeCes deux événements sont le point de départ d’un univers que nous esquissera au fur et à mesure l’autrice. 

Il est difficile d’exprimer la complexité du système de narration d’Emily St John Mandel, pourtant parfaitement maîtrisé. Nous partons d’un événement mettant en scène des personnages que nous allons à nouveau croiser, mais aussi en découvrir d’autres tout au long du livreToutefois, ces nombreux personnages n’apparaissent pas toujours dans la même temporalité. En effet, le roman couvre vingt années à compter de l’apparition du virus. Ainsi nous allons voir rapidement des personnages mourir, mais qui peuvent réapparaître plus loin dans le roman lors de flash-back antérieurs à la catastrophe.  

 Finalement, le lecteur bascule constamment d’une temporalité à l’autre. Et ses seuls repères sont les personnages qu’il connaît déjà ou bien l’art et la culture de l’ancien mondauxquels il est fait d’abondantes références. Et c’est à travers toutes les pièces de cet immense puzzle en prose qu’émerge un fil conducteur : un simple illustré. 

Il est évident que la romancière sait exploiter toutes les facettes de la narration. Mais elle excelle également en ce qui concerne l’ambiance de son roman. L’univers post-apocalyptique mis en place est très réaliste et cohérent, et à la différence des nombreuses dystopies Young Adult de ces dernières années, le monde dépeint est très proche du nôtre. Ce sont les mêmes pays, les mêmes villes, les mêmes repères culturels. Par conséquent, le récit devient vite angoissant pour le lecteur. 

La psychologie fouillée des personnages y est pour beaucoup : personne n’est véritablement bon ou mauvais, mais chacun réagit à sa manière face au cataclysme et la densité de protagonistes crée une sorte de chaos projeté sur le lecteur contraint de se positionner. Emily St John Mandel insuffle, au-delà du divertissement de lecture, des réflexions sur ce qui fait une société et comment elle tient debout. La question du confort de l’électricité, des technologies modernes ainsi que la facilité d’utilisation des transports reliant le monde entier est centrale. En découleront bien d’autres, comme la place de la religion et ses débordements potentiels : la montée en puissance d’un nouveau dogme par un individu voyant sa survie comme un élan mystique, en contraint d’autres à être soumis et opprimés par la peur. 
Conjointement, une approche plus optimiste se dessine grâce à la transmission du savoir et de l’art, de la connaissance de soi et celle des autres, permettant ainsi le libre-arbitre.  

« Et tous ces gens, avec leur collection de petites jalousies, de névroses, de syndromes post-traumatiques non diagnostiqués et de rancœurs brûlantes, vivaient ensemble, voyageaient ensemble, répétaient ensemble, jouaient ensemble trois cent soixante-cinq jours par an, compagnie permanente, en tournée permanente. » 

Une autre part importante de l’histoire se déroule vingt ans après la pandémie. Une troupe itinérante de survivants se déplace de communauté en communauté pour donner des représentations de pièces de Shakespeare et jouer des morceaux de Beethoven autour du lac Michigan.
Dans ce groupe, on rencontre des hommes et des femmes de tout âge et de toute condition. Certains étaient enfants lors de la catastrophe. Bien que traumatisés à l’époque, ne sont-ce pas eux, finalement, les mieux adaptés Car ils n’ont gardé que peu de souvenirs de l’ancien monde et n’ont connu que le suivant. A moins que ce ne soit les adultes, pour qui la prise de recul a peut-être été plus simple ? Mais que faire de tous ces souvenirs de confort et le sentiment de sécurité aujourd’hui disparus ? 

Les acteurs et musiciens nomades font la connexion intrinsèque entre l’Avant et l’Après, entre le monde vivant et le monde mort, entre les vivants et les morts. Station Eleven est une histoire de survie et de transmission, mais pas seulement… « Parce que survivre ne suffit pas ». Cette phrase tirée de Star Trek est aussi le message peint sur le véhicule de la troupe ; elle résume parfaitement le choix de ces hommes et femmes utilisant les arts comme souvenir d’une nation, pour ne pas oublier d’où ils viennent, et apporter réconfort et humanité. C’est l’art qui fait le lien entre les gens, comme ultime rempart face à la barbarie humaine. C’est aussi l’art qui les aide à tenir debout quand ils ont tout perdu. 

Station Eleven est un roman capable à la fois de nous immerger dans un autre monde tout en soulevant des questionnements absolument pertinents sur notre société et nos modes de vie actuels. Ce qui semble acquis et auquel on ne pense plus, tant c’est naturel, ne l’est peut-être plus pour très longtemps. Après cette lecture il semble presque urgent de s’interroger sur la condition humaine aujourd’hui. 

C’est aussi un récit post-apocalyptique qui ne se cantonne pas à un seul continent mais bien à l’ensemble de la planète. Les références culturelles sont issues d’œuvres classiques, universelles et diverses : littérature, musique, cinéma.  

En refermant le livre, c’est un message salvateur et optimiste qui nous reste : notre monde moderne peut disparaître, mais l’art et la culture demeureront toujours.  

Et si avec Station Eleven Emily St John Mandel avait dépassé le légendaire La Route de McCarthy, obien Le Fléau de Stephen King ? 

Roxane PERON, AS, Bibliothèques-Médiathèques, 2018-2019 

Sources :  

Station Eleven, Emily St. John Mandel, Rivages poche, mai 2018. 

Site de l’autrice (en anglais)consulté le 17/11/18 

Site éditeur : complément pour la biographie et la bibliographie, consulté le 17/11/18 

Biographie : 

Nationalité : américaine
Née en Colombie britanique, 1979
Elle écrit principalement des romans policiers et a été plusieurs fois primée. Tous ses romans sont publiés en France par les éditions Payot et Rivages. Elle vit aujourd’hui à New-York avec sa famille. 

Bibliographie : 

Dernière nuit à Montréal, Payot, 2009.
On ne joue pas avec la mort, Payot, 2010.
Les variations Sebastian, Payot, 2013. 

 

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