Littérature française

Guillaume SIRE, Réelle

Guillaume SIRE, Réelle

Éditions de l’Observatoire, 2018
ISBN 979-1-0329-0245-5

Une recherche déchirante d’identité et de reconnaissance

Tout commence dans les années 90, dans une famille ordinaire, quelque part en banlieue. Johanna Tapiro a deux parents, un jeune frère et une grand-mère qu’elle aime plus que tout. À une époque où la télévision prend une place considérable dans le foyer familial et la vie quotidienne, Johanna grandit sans faire de vagues. Naïve, timide, elle épluche la presse people et songe à être une jolie fille, une fille populaire. Sans l’avouer, Johanna rêve d’être aimée. Viscéralement, elle veut qu’on la regarde, que les garçons la désirent, que les filles l’envient et l’admirent.

Bercée par les chansons quasi-hypnotiques d’Ophélie Winter et MC Solaar, Johanna décide qu’elle veut être quelqu’un. Ces tubes marquent un tournant dans son adolescence et sa vie. Un jour, on lui déroulera le tapis rouge, se dit-elle. Cette incroyable aspiration, proche du fantasme, exaltée par son audition pour l’émission de télé-crochet Graines de star, la tourmente autant qu’elle la motive, elle qui n’arrive pas à se défaire de sa banlieue et de ses tracas quotidiens de fille ordinaire. Pendant de longues années, Johanna se laisse persuader par les médias que la célébrité est une reconnaissance, une meilleure façon d’exister, une raison de vivre, alors même qu’elle n’a jamais connu autre chose que la province et l’anonymat. Elle attend le coup de pouce du destin jusqu’à l’âge adulte.

Par désir de devenir quelqu’un, Johanna est une jeune femme complexée, renfermée sur elle-même, qui poursuit coûte que coûte ses rêves d’amour et de célébrité jusqu’à découvrir ce que cachent les paillettes, les plateaux de télévision et les soirées mondaines.

La maltraitance silencieuse de la vie

La meilleure amie de Johanna est celle qui l’emmène à de nombreuses soirées de débauche en sous-sols de HLM, et cela dès le collège. Elle se nomme Jennifer, et par les trois ans qui les séparent, représente à ses yeux la maturité et l’expérience. Il est rapidement visible que cette meilleure amie, ni mature ni fiable, est davantage la figure d’une génération qui grandit trop vite, immorale et attirée par le dévergondage. Pour Johanna, les nuits passées toutes les deux dans les sous-sols d’immeubles délabrés constituent ses premières rencontres avec l’inconnu, l’excitant, l’interdit, l’impudique.

Plus tard, la naïveté dont fait preuve Johanna la mène à s’attacher à des hommes instables, beaux, riches, populaires. Cependant, Johanna, anxieuse vis-à-vis de ses origines modestes, reste attachée à eux pour les regards envieux des autres filles et femmes qui l’entourent. Elle répète ce schéma deux fois dans le récit. À l’adolescence, puis pendant l’émission de télé-réalité pour laquelle elle est repérée. Son premier petit ami l’introduit à la violence verbale et physique, qui est la seule forme d’attention et d’amour qu’elle connaît, et qu’elle ne peut refuser. Le second, bien que plus tendre et honnête, devient l’homme violenté par Johanna, progressivement plus exigeante et exécrable avec la célébrité et l’anxiété d’être surveillée, épiée, critiquée.

Dans l’ensemble, la langue riche de l’écrivain utilisée pour aborder les banlieues pavillonnaires, les premières histoires d’amour, les premières sorties adolescentes, ainsi que la dureté qui se cache derrière les paillettes des émissions de télévision, permet presque de normaliser voire d’embellir la douleur et le répugnant.

Un récit qui rend à toute une génération son humanité

En quelque sorte, Réelle est une histoire de naufrage. Le naufrage d’une jeune femme originaire de la classe moyenne et d’une génération marquée par la décadence et le besoin de reconnaissance.

Avec ce roman, Guillaume Sire présente un flash-back démoralisant sur une époque qui n’est pas révolue. Dédié à cette génération biberonnée aux sons de l’omniprésente télévision, ce roman fait le récit incisif d’une société qui déraille, où le voyeurisme prend le pas sur l’information. La télé-réalité, ce concept antinomique venu tout droit des États-Unis, est l’emblème de cette désagrégation générationnelle. Cette apparition d’un nouveau genre d’émission télévisée montre également l’opportunisme de producteurs véreux qui cherchent à tourner au ridicule des jeunes candides. Ces derniers s’enlaidissent, sont moqués et ridiculisés par les spectateurs et ceux qui les ont propulsés au devant de la scène. Au final, ces jeunes hommes et femmes sont portés aux nues, adulés malgré les railleries, et leur succès se montre éphémère et fragile. Ceux qui s’en rendent compte, comme Johanna, s’accrochent désespérément à toutes les propositions, même douteuses ou mentalement insoutenables, pour rester sous les feux des projecteurs.

L’auteur parvient à mêler intelligemment la réalité à la fiction pour composer un roman à la fois dense dans le propos et fluide dans la narration. Empreint de bienveillance envers ses personnages, il n’en est pas moins critique et cynique, dénonçant la perversité et l’opportunisme des productions télévisuelles. Grâce à Guillaume Sire, Johanna fait partie de ses personnages singuliers, faillibles, qui permettent d’entrevoir les bévues de la société moderne. La réussite de ce roman réside dans le suivi d’une femme ordinaire pour mieux intégrer la dimension humaine de la télé-réalité. Encore d’actualité, ce concept est communément source de moqueries, de jugement. Or par le récit touchant et poignant qu’est ce roman, l’empathie et l’attachement prennent le dessus.

Johanna a été maltraitée par la vie et la célébrité, et cela aurait pu arriver à n’importe qui.

Roxane Linden, 2A, Édition-Librairie, 2018-2019

Sources :
Editions de l’Observatoire

Biographie de l’auteur :

 

Nationalité : France

Né à : Toulouse, 1985.

Guillaume Sire est un écrivain français aux multiples facettes. Maître de conférences et spécialiste des technologies de l’information et de la communication, de l’économie des médias, de la culture et du numérique, l’homme est également amoureux de poésie contemporaine. Il en a publié quelques ouvrages avant même de se révéler romancier, pour lesquels il a remporté des prix de l’Académie des jeux floraux de Toulouse. Par ailleurs, Guillaume Sire tient un blog personnel, « Ce qu’il reste des brumes», dans lequel il répertorie ses pensées, notes, vers et citations favorites. Il publie son premier roman en 2007, Les Confessions d’un funambule, qui lui offre une entrée remarquée sur la scène littéraire. Réelle est son troisième roman, publié à la Rentrée littéraire 2018.

Bibliographie complète de l’auteur :
Les Confessions d’un funambule, Éditions de la Table Ronde, 2007.
Où la lumière s’effondre, Plon, 2016.
Réelle, Éditions de l’Observatoire, 2018.

Pour aller plus loin :
Blog personnel de l’auteur: « Ce qu’il reste des brumes »

Vidéo « Rencontre avec Guillaume Sire »: Livre dans la boucle,  (septembre 2018)

Émission « La Dispute » présentée par Arnaud Laporte, France Culture, 14 septembre 2018.

Comments are Closed

Theme by Anders Norén