Littérature allemande

Stefan ZWEIG, Le monde sans sommeil

Stefan ZWEIG, Le monde sans sommeil

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni
Titres originaux :
Die schaflose Welt, article/essai
Episode am Genfer See,nouvelle publiée, Moderne Welt, 1919
Der Zwang, nouvelle, Die Roman Rundschau, 1929
Ypres, article
Payot et Rivage, 2014 (réed. 2018)
ISBN 9782228920841

Zweig, un auteur du siècle

Stefan Zweig est autrichien. Il est juif. Il aurait vécu les deux plus grandes catastrophes du  XXe siècle s’il ne s’était pas suicidé à 60 ans, en 1942, au Brésil, alors qu’il fuyait la montée du nazisme en Allemagne. Fortement marqué par la Première guerre mondiale, il l’analyse, avec un œil toujours plus déçu, toujours plus désabusé. Peut-être a-t-il perdu foi en l’humanité et en la sienne aussi un peu. Il est pacifiste, il écrit sur ce thème pour mieux la comprendre, la cerner, comprendre pourquoi les Hommes, si on peut les nommer ainsi en temps de guerre, ont pu ravager leur monde.  Dans Un monde sans sommeil, il y a deux nouvelles et deux articles, écrits pendant et après la guerre. Ils analysent les sensations communes de l’humanité face à la vague grondante de la guerre. Pourquoi emporte-t-elle tout et tous ? Est-il seulement possible de lui échapper ? Et après ? Que restera-t-il ? Zweig aborde aussi la notion de frontière, la notion de l’étranger, de l’Homme identique à nous-mêmes mais différent de par sa culture, son éducation, ses valeurs, parlant même une autre langue.

« Le Monde sans sommeil », la guerre qui rassemble

Première nouvelle du recueil éponyme, elle aborde la guerre comme vision d’ensemble. Elle fait fi des frontières, traversant le cœur de chaque Homme, elle est comme un virus qui se propage. Zweig nous plonge dans l’insomnie générale qui prépare l’éclatement de la violence. Nous nous retrouvons, nous aussi, excités, comme les autres, liés à eux par cette maladie commune qu’est la guerre.

« Toute une humanité a désormais la fièvre nuit et jour » (p.50)

La guerre grouille en arrière-plan. Chacun ressent son arrivée. La réalité s’en trouve même changée. Toute l’humanité n’est plus qu’un nerf palpitant, un chien prêt à attaquer.

« Même les plus pacifistes rêvent de bataille » (p.53)

Peut-être Zweig parle-t-il de lui-même en cette phrase qui pourrait résumer la nouvelle. Personne ne peut lutter contre l’appel de la guerre. La guerre arrive, elle est là. La frénésie atteint son paroxysme. Nous voudrions alors tout savoir, ce qu’il se passe par-delà l’horizon. Zweig ne nous laissera pourtant pas satisfaire notre curiosité morbide, survolant l’Europe, observant la montée d’un patriotisme nouveau, agressif, dangereux.

Cela ne vous rappelle-t-il rien, aujourd’hui ?

« La contrainte », la fuite impossible

Un homme, Ferdinand, regarde un paysage suisse. Quelque chose le tracasse. Il est de plus en plus absent. Sa femme s’en rend compte. Il agit comme si la faucheuse allait frapper à sa porte. Nous le suivons : qu’attend-t-il de si terrible ? Nous sentons, avec l’écriture, le compte à rebours enclenché pour cet homme, le tic-tac insistant de l’horloge, les battements de son cœur qui s’accélèrent. Un jour, le préposé des postes a enfin quelque chose pour lui. Il le savait. C’est enfin arrivé.

« Numéro 34.729F. À la demande du commandement de district de M., vous aurez à vous présenter pour un nouvel examen de votre aptitude militaire […] Le consulat de Zurich vous remettra à cette fin les papiers militaires » (p.94)

Alors débute une lutte intérieure et extérieure entre sa morale, ses convictions, sa femme et l’appel terrifiant de la guerre qui enlève tant d’hommes. Son pacifisme est mis à l’épreuve. Il voudrait fuir, mais le peut-il encore ?

« Ypres », l’héritage

Zweig décrit la vie de la ville d’Ypres en Belgique. Cette ville a été détruite pendant la guerre et laissée en l’état, en symbole et souvenir des ravages des batailles. Assaillie par le tourisme, elle est une attraction très prisée. L’auteur nous fait un compte-rendu de ses impressions, des champs de croix aux alentours, du silence. Ypres a changé. Elle n’est plus la ville des vivants mais celle des morts, elle est de ces monuments étranges qu’il nous faut garder, comme une tache d’encre sur une page blanche, pour se rappeler ce que nous avons pu y écrire. À travers le regard désabusé de Zweig, nous voyons aussi en contraste la masse des badauds visitant la ville martyre et le rythme effréné des circuits de guides pressés. Il écrit même :

« Mais la densité du trafic est précisément ce qui menace l’impression de respect qui s’en dégage » (p.170)

À travers cet article, nous observons encore une fois le caractère antimilitariste de l’auteur. Il semble presque fier de l’existence de cette ville détruite. L’acte commémoratif prime sur tous les autres aspects qu’engendre Ypres. D’ailleurs, aujourd’hui, certains semblent avoir oublié certaines sombres parties de notre histoire commune.

Qu’en est-il alors de ce devoir douloureux et nécessaire de se souvenir et de porter sur nos épaules les erreurs de nos ancêtres ?

Le monde sans sommeil, un recueil réussi

Cet assemblement de textes ressemble tant à l’auteur que j’ai longtemps cru que lui-même avait composé ce recueil. Ils se répondent tous, nous faisant voyager dans toute l’Europe, nous mettant devant des faits accomplis, nous faisant lire, en transparence, les avis très tranchés de Zweig. La préface de Sabine Dullin est également très pertinente. Elle contextualise précisément le recueil en décortiquant la relation tumultueuse qu’a toujours eue Zweig avec la guerre, tout en retraçant sa vie. La richesse des sources de cette préface nous fait aussi réaliser à quel point il est un auteur essentiel du XXe siècle.

Marinette Horcholle, 1A , Edition-Librairie, 2019-2020

Sources :
Pour la biographie de l’auteur [consulté le 27/10/19]

Pour les titres et publications originales
ainsi que les pages « La Contrainte » et « Au bord du lac Léman » [consulté le 27/10/19]

Biographie de l’auteur

Nationalité : autrichien puis britannique
Né à : Vienne, 1881

Écrivain, romancier, nouvelliste, dramaturge, biographe, essayiste autobiographe, poète.

Bibliographie non exhaustive :

Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, Editions Attinger, 1927
Marie-Antoinette, Grasset, 1933.
Le joueur d’échec, Livre de Poche, 1991
Légende d’une vie, Grasset, 2011

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