Littérature américaine

Raymond CARVER, Neuf histoires et un poème

Raymond Carver, Neuf histoires et un poème

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Carasso, Simone Hilling, Gabrielle Rolin et François Lasquin.
Titre original :
Short Cuts, éd. Vintage Books, 1993.
Édition de l’Olivier, 2018, pour la présente édition.
ISBN 9782823613957

Raymond Carver a été l’un des nouvellistes américains les plus importants de son siècle et a influencé de nombreuses générations de jeunes écrivains. La nouvelle constitue son genre de prédilection, si bien qu’on le considère comme un nouvelliste de premier plan. Ce recueil de nouvelles au titre sans prétention, Neuf histoires et un poème, regroupe des textes de recueils récents et plus anciens dont s’est inspiré Robert Altman pour réaliser son film Shortcuts, qui a remporté le Lion d’Or à la 50ème Mostra de Venise en 1993. Ainsi, les dix nouvelles sont indépendantes mais ont toutes un rapport avec l’ « Américain moyen », des gens modestes, confrontés aux drames quotidiens, en nous proposant un panorama de l’Amérique.

«  Aux Etats-Unis, il avait révolutionné l’art de la nouvelle, ce genre si décrié en France, où l’on semble avoir oublié ce qu’il doit à Maupassant. », nous dit Olivier Cohen dans sa note d’éditeur. (p.173)

Histoires de vie malheureuses

Neuf histoires de personnages ordinaires. Des personnages de la vie de tous les jours, qui sont persécutés et écrasés par la pauvreté et la banalité qui ont infiltré leur vie. Le lecteur est ainsi transporté dans le quotidien d’individus confrontés à l’angoisse du travail, au chômage, à l’alcool, à l’adultère et à la perte d’un enfant. Les personnages de Carver n’ont aucune ambition, aucune attente particulière. Leur vie est atone, sans désir et sans espérance. L’atmosphère créée par l’auteur met souvent mal à l’aise ; ses phrases sont simples et souvent percutantes. Pourtant, nous nous habituons peu à peu à la banalité des vies et au style de l’auteur en avançant dans la lecture. 

 Ces histoires sont cependant plus tragiques les unes que les autres. Dans la nouvelle « Une petite douceur »,  un garçon se fait renverser par une voiture le jour de son anniversaire et les parents se consolent avec le boulanger en mangeant des pâtisseries pour oublier leur malheur : la réaction n’est pas à la hauteur des événements, ce qui est plutôt cynique. Carver cherche aussi à nous montrer  la noirceur de l’homme qui est illustrée dans la nouvelle « Toute cette eau si près de la maison ». Des amis, lors d’une partie de pêche, découvrent le cadavre d’une femme noyée et refusent d’avertir les autorités pour ne pas gâcher leur sortie. Ainsi, ces nouvelles sont toutes imprévisibles et nous surprennent par les actions des personnages qui sont dérangeantes et sombres.

L’auteur avec son style épuré, parfois sec, où chaque mot est très bien choisi cherche à concentrer le récit sur les traits proéminents des personnages et les drames qui leur arrivent. Il ne modifie ni n’embellit ses descriptions et nous donne à voir une Amérique sombre, décrite sans indulgence.  Le réalisme et le souci de transcrire la vie des gens les plus modestes, issus des classes moyennes ou populaires et confrontés à des drames ordinaires, sont une caractéristique essentielle de l’œuvre de Carver.

Ces nouvelles se lisent d’une traite mais nécessitent une attention minutieuse pour bien en déceler le sens. En effet, certaines nouvelles semblent être incompréhensibles par leur chute qui se conclut par des actes violents. Par exemple, dans la nouvelle « Je dis aux femmes qu’on va faire un tour », la chute se termine par un acte inattendu d’une violence extrême, alors qu’elle racontait seulement l’histoire de deux amis de longue date qui ont quartier libre pour la journée. Ce qui surprend le plus le lecteur quand il lit les nouvelles de Raymond Carver, c’est qu’il ne se passe presque rien, parfois rien du tout même. Quel est l’intérêt de suivre le quotidien d’un homme sans ambition qui attend « allongé sur le canapé » (p.145) une lettre qui doit arriver « incessamment » pour un travail ? Ainsi, certaines nouvelles comme « L’aspiration » nous paraissent mornes, sans qu’aucune réflexion ne soit inspirée au lecteur à la fin de la nouvelle.

Des thèmes actuels

«– Chérie.
– Il n’y a pas de chérie qui tienne. La vie est dure. Tu peux la regarder du côté que tu veux, elle est dure.
Elle sembla réfléchir un moment à la question. Elle secoua la tête puis elle vida son verre.
– Je rêve de vitamines même la nuit. Pas une minute de répit ! Pas de répit ! Au moins, toi, quand tu as fini ton travail, tu n’y penses plus. Je parie que tu n’en as jamais rêvé. Je parie que tu ne rêves jamais que tu cires les parquets ou autre chose. Quand tu sors de ton boulot, tu n’en rêves pas, non ? cria-t-elle. 
»  (p.31)

Toutes plus dramatiques les unes que les autres, certaines nouvelles, bien que racontant des faits ordinaires, transmettent des thèmes encore d’actualité. Par exemple, la nouvelle « Les vitamines du bonheur », dans laquelle une femme tente de gagner sa vie en vendant des vitamines à domicile, souligne l’empiétement du travail dans la vie privée, qui est encore un sujet bien présent aujourd’hui. Ainsi, les nouvelles de Carver nous questionnent : le travail ne prend il pas trop de place dans notre vie ? Ne sommes-nous pas victimes de la société de consommation ?

À chaque récit, Carver nous fait découvrir en profondeur cette Amérique meurtrie en entrant dans l’intimité sombre d’individus que nous croisons dans nos vies et sont parfois le reflet de nous-mêmse. C’est pourquoi nous vous recommandons ce recueil qui apporte une réflexion grâce à l’identification aux personnages qui peut nous servir à ne pas sombrer comme eux.

Yaël REAU, 1A, Édition/Librairie, 2019-2020

Sources
Site de la maison d’édition

Biographie de l’auteur :

Nationalité : Américain
Né à Clatskaine dans l’Oregon, 1938.
Mort en 1988.

Auteur de nouvelles et de poèmes.
Il a exercé de nombreux métiers avant de découvrir l’écriture à travers des ateliers.

Bibliographie :
Les Vitamines du Bonheur, L’Olivier, 2010. (Cathedral, 1983)
Qu’est-ce que vous voulez voir ?, L’Olivier, 2000. (Call If You Need Me, 1999. Prix O. Henry Award).

Pour aller plus loin 
Bande-annonce du film Shortcuts de Robert Altman, inspiré de plusieurs recueils de Carver :

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