Littérature d'Amérique du Sud, Littérature mexicaine

Juan RULFO, Le Llano en flammes

JUAN RULFO, Le Llano en flammes

Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli
Titre original : El Llano en Llamas, ed. Heirs of Juan Rulfo, 1953.
Gallimard, 2001
ISBN : 978-2-07-030462-2

Comment transmettre ?

«Moi, je n’irais pas chercher plus loin. Je viens seulement vous dire ce qui s’est passé, sans rien enlever ni rien ajouter. » (p. 63)

C’est ce que dit le personnage principal de la nouvelle « L’homme », accusé d’être complice d’un assassin. Mais plus largement, c’est ce que semble nous dire le romancier mexicain Juan Rulfo à travers les dix-sept nouvelles du recueil Le llano en flammes. Toutes tournent autour de la guerre des Cristeros que l’auteur a vécue en tant qu’enfant avec le même regard que le protagoniste principal de « L’homme », c’est à dire un regard qui ne comprend pas vraiment, qui fait juste l’état des lieux, soucieux de retranscrire à autrui la réalité de l’état de la terre et des hommes au quotidien, comme le milieu des archives dans lequel il a travaillé. D’ailleurs, à plusieurs reprises dans différentes nouvelles, on peut lire « Je m’ en souviens ». Ainsi, avec un style laconique, une grande oralité et de nombreuses négations, il nous décrit les manques du Mexique et de ses hommes, partageant ainsi avec nous le ressenti d’une population et de la génération qui a construit sa vie pendant la deuxième moitié du vingtième siècle.

La terre, un élément central

Dès la première nouvelle « On nous donné la terre », voire dès le titre du recueil, le territoire est un élément majeur. La terre, tantôt assommante par sa chaleur, tantôt dévastée par ses pluies, façonne l’humeur des hommes. D’ailleurs, une mauvaise terre est semblable à une malédiction, comme l’expriment les deux questions rhétoriques à propos de la plaine donnée aux paysans : « Qui diable a fait cette plaine aussi grande ? Et à quoi sert-elle, je vous le demande ? » (p.21).

La terre est à l’image des hommes : fracturée, désordonnée, portant le malheur et peu propice à la vie, mais toujours combative. Les hommes sont donc intimement liés à la terre et aux éléments naturels, ceci étant souligné par les commentaires narratifs : « Cette terre, c’était toute sa vie. » (p.133)ou bien « Les hommes arrivent de temps à autre, un peu comme les orages. » (p.149)

La condition humaine

À travers toutes ses nouvelles, Juan Rulfo nous donne accès à la mentalité des personnages, quelles que soient leurs actions. Cependant, il s’attarde surtout sur le meurtre. Il semble nous dire « Non, ces gens ne sont pas fous et dénués de sentiments. Ces gens sont plutôt usés par la vie, et pourtant ils ne veulent pas la perdre. ». En témoigne la nouvelle « Dis-leur de ne pas me tuer ! », ou encore la course (ou fuite) pour la vie, faite par des hommes en état de fatigue extrême : « Il n’ a pas regardé en arrière et n’a pas arrêté de courir […] » (p159). Il nous dépeint aussi un monde où les gens sont résignés à la misère comme le révèle une conversation entre un père et son fils presque à la rue :

 » Vous trouvez ça normal et juste ? « 

La satire du gouvernement

Enfin, dans sa nouvelle « Tremblement de terre », Juan Rulfo nous dépeint la visite que fait un ministre après cet événement climatique. Ainsi, il marque le clivage entre le monde politique et le monde rural du Mexique qu’il décrit ; il nous fait aussi entrevoir combien les gens sont naïfs. Il critique les choses à travers la bouche de ses personnages : « Ce qui s’est passé, en fait, c’est qu’au lieu d’être une visite aux blessés et à ceux qui avaient perdu leur maison, ç’a été une biturne comme on en faisait plus. ». Il y a là une sorte d’ironie : au fond, la population sait qu’elle n’aura pas grand-chose de cette visite, mais elle espère. Cela lui fait un jour festif, elle qui est d’habitude toujours en deuil. Finalement, on les divertit sans répondre à leur besoins, on parade devant eux.

Ainsi, à travers une œuvre courte et facile d’accès, Juan Rulfo nous dépeint le Mexique dans toute sa complexité à l’époque de la révolution mexicaine et la guerre des Cristos. Son écriture laconique fait ressortir une espèce de pudeur, et entraîne des paysages visuels, des scènes pour le lecteur, afin de le toucher. Enfin, le livre est un témoin d’un passage douloureux de l’ histoire du Mexique.

Précillia Chassagne, 1A Bibliothèques-Médiathèques / Patrimoine, 2019-2020

Sources :
Livre et préface du livre

Bibliographie de l’auteur :

Nationalité mexicaine.

Né en 1917 à Sayula, l’état le plus pauvre du Mexique.

Mort en 1986.

Son père meurt assassiné en 1923. Il publie quelques livres et autres productions, mais il se consacre surtout aux travaux d’archiviste. Enfin, il ne donne pas de nouvelles pendant trente ans et meurt en 1986.
Il est considéré comme un des piliers de la littérature mexicaine.

Bibliographie non exhaustive :
Le llano en llamas,1953.
Pedro Páramo, Fondó de cultura económica, 1955
Tous disponibles en français chez Gallimard

Pour aller plus loin :
Un livre de B. TRAVEN : La révolte des pendus, La découverte, 2010. Voir la critique d’Antoine Frey.
Un article sur l’auteur et son œuvre, de Carlos Monsiváis et Albert Bensoussan, disponible sur le site Cairn.

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