littérature japonaise

Haruki MURAKAMI, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

Haruki MURAKAMI,
L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

 

Traduit du japonais par Hélène Morita
Titre original : Shikisai o motanai Tazaki Tsukuru to, kare no junrei no toshi (
色彩を持 たない多崎つくると、彼の巡礼の年), édition Bungeishunjū Ltd., 2013.
Belfond, 2014.
ISBN 2714456871

Les souvenirs d’un passé heureux, plus coloré

Publié pour la première fois au Japon en 2013, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage est un roman de Haruki Murakami, auteur réputé pour son écriture à la fois simple et poétique et ses œuvres presque surréalistes, telles que Kafka sur le rivage (2006) et La ballade de l’impossible (2011).

L’ouvrage fut traduit en une vingtaine de langues, notamment en français par Hélène Morita et fut publié en France en 2014 par l’éditeur Belfond, puis à nouveau en format poche en 2015 chez 10/18.

On y suit les pérégrinations de Tsukuru Tazaki, d’abord jeune lycéen inséparable de ses quatre meilleurs amis, chacun doté d’un prénom dont la signification japonaise fait référence à une couleur (Rouge, Bleu, Noire et Blanche). Étant le seul individu de son groupe d’amis dont le prénom ne possède pas de « couleur », notre héros se sent malgré leur grande complicité mis à l’écart, invisible, comme incolore. L’écart se creuse lorsqu’il décide de quitter sa ville d’enfance pour étudier à Tokyo, bien loin de ses amis. Si dans un premier temps leur excellente relation perdure, ceux-ci décident un jour de rompre tout contact avec lui, soudainement et refusant de lui en expliquer la raison. Désespéré, Tsukuru sombre dans une profonde dépression dont il ne ressortira pas indemne. Seize ans après les faits, il cherche à résoudre le mystère pesant sur cet étrange événement qui l’a si longtemps hanté afin de pouvoir l’oublier et vivre pleinement une histoire d’amour avec Sara, sa petite amie, qui le supplie de vaincre ses démons car elle ne le sent pas impliqué dans leur relation naissante, probablement freiné par sa hantise d’un nouvel abandon.

Ce roman symbolise la nostalgie d’un temps passé, lointain et perdu, d’une amitié brisée et d’une adolescence heureuse qui n’existe plus qu’à travers des souvenirs chargés de regrets.

En effet, Tsukuru Tazaki, passionné depuis toujours par les gares, est parvenu à réaliser son projet d’y être employé, mais il n’en est pas heureux pour autant, sans cesse assailli et obsédé par mille questions concernant son rejet seize années auparavant.

Cependant, les gares sont par définition un lieu d’attente avant la découverte de nouveaux horizons, et également un lieu de retrouvailles et de séparations, telle une métaphore du temps qui passe et de la vie qui s’écoule. Elles représentent pour Tsukuru un lieu où s’adonner librement à ses pensées :

« Tsukuru essayait de calculer combien d’heures les gens consacraient chaque jour à se rendre à leur travail. En moyenne, un trajet simple durait entre une heure et une heure et demie. Quand un employé ordinaire – un homme marié, père d’un ou deux enfants, travaillant en centre-ville – voulait s’acheter une maison, il était condamné à habiter en « banlieue » et, sur les vingt-quatre heures que compte une journée, à en employer deux ou trois pour le transport… en général, on peut difficilement considérer que ces deux ou trois heures quotidiennes comptent parmi les plus bénéfiques ou satisfaisantes de sa vie. Combien d’heures de l’existence d’un homme sont-elles ainsi perdues en allers-retours absurdes ? Jusqu’à quel point usent-elles, épuisent-elles les individus? » (p.127)

Les couleurs semblent le poursuivre, puisque le seul ami qu’il se fait à son université à Tokyo porte dans son prénom le mot “gris”, mais il ne se sent que davantage abandonné lorsque cet ami s’évapore brutalement, sans qu’il n’ait plus aucune nouvelle de lui.

Une brutale rupture

Le thème de la rupture est aussi très présent puisque Tsukuru en est victime tout au long de sa vie et en souffre. C’est cette même peur d’une nouvelle rupture avec Sara qui le pousse à reprendre contact avec ses anciens amis afin de comprendre la cause de leur brutale séparation, et le conduit à rendre visite à chacun d’entre eux.

Dans ce roman initiatique mettant en scène la quête d’une vérité, celle de la raison de la rupture avec Rouge, Bleu, Noire et Blanche, et le bouleversement que cette cassure a entraîné dans son sillage, on se retrouve bercé entre les voyages, les pensées et les réflexions personnelles et philosophiques de Tsukuru, sur fond de la douce mélodie des Années de Pèlerinage de Franz Liszt.

La place de la musique dans l’œuvre

Notre héros établit de même un parallèle entre la musique et la vie :

« La vie ressemble à une partition compliquée, se dit Tsukuru. Elle est remplie de doubles croches, de triples croches, de tas de signes bizarres et d’inscriptions ambiguës. La déchiffrer correctement est une tâche presque impossible, et on aura beau le faire avec le plus d’exactitude possible, puis la transposer dans les sons les plus justes possibles, rien ne garantit que
la signification qu’elle recèle sera comprise exactement ou qu’elle sera estimée à sa vraie valeur. Qu’elle fera nécessairement le bonheur des hommes. » (p.225)

La musique possède une place très importante dans sa vie puisque ce même air de Liszt l’accompagne depuis sa jeunesse, joué parfois au piano par son amie Blanche, dont il était amoureux, puis offert en disque par son ami à Tokyo durant ses années d’étude. Elle est pour le narrateur à la fois source de réconfort et de mélancolie, et se trouve même présente dans le titre de l’œuvre, comme une partie intégrante de celle-ci, comme si le roman ne pouvait se lire sans être accompagné par ces Années de Pèlerinage.

Il est, pour conclure, impossible de parler de ce roman sans en évoquer le style, qui fait preuve d’une poésie et d’une délicatesse touchantes, à la hauteur des personnages, saisissants de réalisme et de finesse. Le personnage principal est émouvant par sa fragilité, prenant presque vie sous la plume fluide de l’incroyable conteur qu’est Haruki Murakami.

Fin psychologue, celui-ci parvient à merveille à rendre des entités d’encre et de papier ainsi que leurs sentiments plus vrais que nature.

« Tsukuru était surtout impressionné par l’innombrable quantité d’humains qui peuplaient cette planète. Il lui semblait tout aussi miraculeux que, dans ce monde, circulent un si grand nombre de trains. Que tant de gens dans tant de wagons soient ainsi transportés aussi méthodiquement. Que tant de gens viennent de quelque part et se rendent autre part. » (p.188)

Jacqueline Olivier, 2A édition-librairie, 2018-2019

Sources

Pour la biographie de l’auteur :

Site Encyclopédia Universalis (consulté le 15 novembre 2018)

L’édition de poche 10/18 (2015)

Biographie de l’auteur :

Nationalité : japonaise
Né  en 1949 à Kyoto
il tiens après ses études un bar de jazz plusieurs années à Tokyo avant de déménager avec sa famille en Europe puis aux Etats-Unis, où il enseigne. De retour au pays du soleil levant suite au tremblement de terre de Kobe de 1995 qui le bouleverse grandement, et inspire plusieurs de ses œuvres futures, il sera l’auteur d’une quinzaine de romans et de nombreuses nouvelles dont plusieurs ont obtenu des prix littéraires.

 

Bibliographie non exhaustive :

La ballade de l’impossible, Belfond, 1994.
Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, Belfond, 2002.
Les Amants du Spoutnik, Belfond, 2003.
Kafka sur le rivage, Belfond, 2006.
1Q84 (trilogie), Belfond, 2011.
Ecoute le chant du vent, Belfond, 2016. Prix Gunzô au Japon.

Pour aller plus loin :
Musique Les années de pèlerinage de Franz Liszt :

 

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